J'ai été inscrit sur Klout trois mois, je pense, mais je suis bien incapable de me souvenir en quelle année c'était. Ce dont je me rappelle en revanche fort bien, c'est que des gens comme Anne Löwenthal, Myriam Leroy et Edgar Szoc y étaient considérés comme les personnes les plus influentes des réseaux sociaux francophones de Belgique et que des journalistes comme Ettore Rizza publiaient à ce sujet des articles dont le second degré évident ne suffisait pas à les rendre moins douteux. "Douteux", c'est bien le mot magique pour résumer cette affaire et ne venez pas prétendre que voilà encore là l'un de mes avis acides, aigris et tranchés, vu que j'enfonce pour le coup carrément une porte ouverte. Klout a en effet toujours été largement critiqué, rapidement et globalement, ne fût-ce que parce qu'en 2011, Barack Obama y était un moment moins bien noté et donc considéré comme moins influent que Robert Scoble, un blogueur geek, et Justin Bieber, une tête à claques. La méthode de calcul utilisée par Klout pour mesurer l'audience et l'influence de ses inscrits est sinon toujours restée plutôt opaque. On sait qu'étaient calculées le nombre d'interactions su...

J'ai été inscrit sur Klout trois mois, je pense, mais je suis bien incapable de me souvenir en quelle année c'était. Ce dont je me rappelle en revanche fort bien, c'est que des gens comme Anne Löwenthal, Myriam Leroy et Edgar Szoc y étaient considérés comme les personnes les plus influentes des réseaux sociaux francophones de Belgique et que des journalistes comme Ettore Rizza publiaient à ce sujet des articles dont le second degré évident ne suffisait pas à les rendre moins douteux. "Douteux", c'est bien le mot magique pour résumer cette affaire et ne venez pas prétendre que voilà encore là l'un de mes avis acides, aigris et tranchés, vu que j'enfonce pour le coup carrément une porte ouverte. Klout a en effet toujours été largement critiqué, rapidement et globalement, ne fût-ce que parce qu'en 2011, Barack Obama y était un moment moins bien noté et donc considéré comme moins influent que Robert Scoble, un blogueur geek, et Justin Bieber, une tête à claques. La méthode de calcul utilisée par Klout pour mesurer l'audience et l'influence de ses inscrits est sinon toujours restée plutôt opaque. On sait qu'étaient calculées le nombre d'interactions sur Facebook et Twitter entre les gens, mais pas trop comment, ni sur quels critères. Au point que certains supputent depuis que les algorithmes de Klout reniflaient en fait des rapports virtuels entre les personnes, leurs ordinateurs et leurs téléphones qu'il reste problématique de renifler, légalement parlant. Si, depuis quelques années, le déclin de Klout est généralement attribué au désintérêt du public, aux États-Unis, certains ont remarqué que cette lente agonie des haricots correspondait aussi au durcissement des législations de certains états concernant la protection de données et le respect de la vie privée. Théorie de conspiration? Peut-être. Mais cela n'aide pas à calmer les envolées conspirationnistes que Klout mette fin à ses activités précisément le 25 mai 2018, la date où s'appliqueront à échelle européenne les nouvelles mesures de protection des données sur Internet. Si Klout disparaît justement ce jour-là, ce n'est donc peut-être pas par hasard, mais plutôt parce que son fonctionnement même ne peut s'adapter à ce nouvel environnement législatif. "Disparaître" est d'ailleurs un bien grand mot. Le 25 mai, Klout sera bel et bien mort, mais son esprit vivra. En Chine, notamment, où se met toujours sur pieds ce système de contrôle social des individus ayant déjà beaucoup fait jaser et qui en descend en droite ligne. Quant à ceux qui ne peuvent pas se passer d'une brosse à faire reluire leur ego d'"influenceur", ils peuvent toujours se tourner vers Skorr, un bidule du même genre (parmi d'autres). Je retire deux constatations de ce faire-part de décès. La première, c'est que l'on vit sans doute une période de grosse prise de conscience. C'est encore timide, rien de très concret, mais il semble désormais évident que les réseaux sociaux ne sont plus simplement considérés comme "fun", branchés et rigolos. L'audition de Mark Zuckerberg devant le Congrès américain a beau avoir été tournée en dérision sur Twitter, tout le monde ou presque a maintenant bien compris que soit, ce type ne sait pas ce qu'il fout et avec quelles forces obscures il joue, soit il en est au contraire très conscient et, hum, c'est donc Satan. Dans les deux cas, c'est un problème, sans doute même un véritable danger. D'autant que Facebook ne se contente pas que nous rendre accro à nos écrans. Le site sert aussi la soupe populiste, la propagande russe. Twitter n'est pas qu'un tribunal populaire où se prendre le chou sur la couleur des sparadraps. C'est aussi un outil néfaste sur le journalisme et le discours politique. Et Klout, même pris au second degré, n'était pas qu'une course rigolote à l'audience entre microcélébrités de Belgique francophone. C'est une idée toxique qui sera un jour perçue comme la version basique de ce fameux système chinois qui a déjà tout pour concourir dans le tiercé de tête du classement des cauchemars totalitaires du XXIe siècle. Ma deuxième réflexion est plus légère: peut-on, dans les rédactions, arrêter avec le "point Black Mirror"? Le monde ne devient pas comme Black Mirror, Black Mirror est une série dont les scénarios s'inspirent d'infos bien réelles puisées sur des sites tech avant qu'elles ne deviennent mainstream. Les apps qui donnent l'impression qu'une personne décédée continue de vous envoyer des SMS et un système de surveillance déguisé en gadget positiviste ne sont pas des idées de scénariste imaginatif et flippé, ce sont des informations sur lesquelles ont été brodées des histoires. Il y en a donc vraiment marre du "c'est vraiment comme dans Black Mirror" utilisé à tort et à travers par des journalistes qui trahissent là en fait surtout le fait qu'ils bullent sur Netflix plutôt que de traquer l'info pertinente là où elle se trouve. Le point Black Mirror est fainéant, facile et faux. C'est comme d'avancer que les nazis rappellent un peu les légions romaines mais avec du Hugo Boss au cul à la place des jupettes, ou de Vladimir Poutine qu'il tient à la fois d'un tsar, de Staline et de Tony Soprano. Ce n'est pas forcément faux. Mais avec juste un peu plus de jus de cerveau et d'huile de coude, vous trouverez de meilleures comparaisons, creuserez un peu plus le sujet, arrêterez de répandre des clichés et c'est toujours ça de gagné contre la connerie ambiante. Qui reste le principal ennemi. Les réseaux sociaux, les hackers russes, les discours débiles américains, Cambridge Analytica, Klout et compagnie n'étant jamais ses agents de propagation. Et puisqu'il est tant question dans cette chronique de débiter moins d'âneries, c'est bon, là, je la ferme.