"J'ai connu une meuf, une footeuse, je l'appelais Patator. Elle ne mouftait pas mais ça la vexait, ça la heurtait. "Patator", pour elle, c'était "grosse patate". Elle se sentait donc insultée et elle était même complètement sidérée que je lui balance du "Patator" comme ça tranquillou à chaque fois que je la croisais, tout sourire, vraiment l'air de rien. Un jour, elle s'est fâchée. "M'enfin, t'es con, je lui ai répondu. Patator, c'est le surnom que donnaient les Guignols de l'Info à Jean-Pierre Papin et ils l'appelaient comme ça parce que ce type réussissait des buts incroyables, qu'il pouvait foutre des grosses patates atomiques tout au fond des cages adverses à partir d'un milieu de terrain." Bref, je ne la traitais nullement de tubercule difforme. Je lui donnais carrément le surnom d'un buteur de légende, laissant entendre qu'elle aussi devait être une tueuse dans son sport de prédilection. Moralité de l'histoire: mieux vaut s'informer avant de se monter le bourrichon tout seul dans sa tête. Sauf que c'était il y a bien longtemps, cette affaire, et que cette petite morale n'a aujourd'hui plus cours du tout. S'informer avant de l'ouvrir? S'informer avant de condamner? Hé, ho. On n'est plus en 1995, papy...
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"J'ai connu une meuf, une footeuse, je l'appelais Patator. Elle ne mouftait pas mais ça la vexait, ça la heurtait. "Patator", pour elle, c'était "grosse patate". Elle se sentait donc insultée et elle était même complètement sidérée que je lui balance du "Patator" comme ça tranquillou à chaque fois que je la croisais, tout sourire, vraiment l'air de rien. Un jour, elle s'est fâchée. "M'enfin, t'es con, je lui ai répondu. Patator, c'est le surnom que donnaient les Guignols de l'Info à Jean-Pierre Papin et ils l'appelaient comme ça parce que ce type réussissait des buts incroyables, qu'il pouvait foutre des grosses patates atomiques tout au fond des cages adverses à partir d'un milieu de terrain." Bref, je ne la traitais nullement de tubercule difforme. Je lui donnais carrément le surnom d'un buteur de légende, laissant entendre qu'elle aussi devait être une tueuse dans son sport de prédilection. Moralité de l'histoire: mieux vaut s'informer avant de se monter le bourrichon tout seul dans sa tête. Sauf que c'était il y a bien longtemps, cette affaire, et que cette petite morale n'a aujourd'hui plus cours du tout. S'informer avant de l'ouvrir? S'informer avant de condamner? Hé, ho. On n'est plus en 1995, papy...Là, sur les réseaux sociaux, si j'appelle aujourd'hui une footeuse "Patator", c'est foutu. Cancer de l'Internet foudroyant, mort sociale subite. Déjà, d'autres ignares vont se vexer pour elle, m'accuser de sexisme, de grossophobie, de légumophobie. M'interdire Walibi et le Burger King, téléphoner au fan-club des Cramps pour qu'ils m'excommunient, me signaler à Uber et sur Netflix. Les enfants me jetteront des trottinettes électriques, les chiens gronderont sur mon passage et je serai continuellement entouré d'une nuée de grosses mouches vertes. Je ne pense même pas qu'expliquer qui est Jean-Pierre Papin et pourquoi les Guignols de l'Info l'appelaient Patator suffirait à calmer ces gens et à me rendre une vie sociale normale. On chercherait à me faire payer, sans doute à vie, d'avoir heurté le ressenti de couillons et de nigaudes qui n'auraient pourtant pas été heurtés si leur culture générale avait été un chouïa plus large et puis, surtout, s'ils m'avaient demandé "pourquoi Patator?" avant de s'engluer dans leur plan à la M Le Maudit. On chercherait sans doute aussi à me faire payer les dix minutes où Patator se serait sentie insultée et humiliée, avant qu'elle ne saisisse l'innocente référence du surnom et s'en amuse elle-même. On est d'accord, tout de même? C'est complètement con de tout prendre comme ça pour argent comptant et à fleur de peau. L'autre jour, j'ai vu deux types se foutre sur la tronche en pleine rue, à la sortie d'un bouiboui où ils parient sur les courses de chiens, et un moment, l'un a dit à l'autre: "Je vais te tuer ta mère, nardimouk!" Ça m'a fait hurler de rire parce que je ne pense pas une seule seconde qu'après s'être pris trois pains dans la gueule, ce type va directement aller à Zaventem prendre un avion pour Marrakech, retrouver la maman de l'autre, l'étrangler avec son lacet de Nike, reprendre l'avion pour Bruxelles et revenir tout fièrement un kebab à la main narguer le "néo-orphelin de sa mère". Il n'y a que sur les réseaux sociaux que l'on est assez premier degré pour prendre au mot tout ce qu'il s'y dit. "This machine kills fascists" disait de sa guitare Woody Guthrie. C'était métaphorique, hein, une belle image. Il n'a jamais été question d'aller utiliser cette guitare pour défoncer la bille d'Enoch Powell. Mais après, si un gland d'Antifa défonce vraiment du faf à la guitare parce qu'il a l'impression que Woody Guthrie lui a permis, peut-on vraiment emmerder Woody Guthrie avec ça? Ils ont eu ce débat en Islande pendant que j'y étais, après une affaire assez dingue: t'as deux pêcheurs qui se filment sur Facebook Live en train de mutiler un requin du Groenland. Ils sont hilares, lui coupent la queue, l'insultent et le rejettent à l'eau en se marrant comme des cons. Évidemment, la vidéo tourne à mort, tape grave le scandale et évidemment, ces mecs se font virer de leur boulot en trois secondes et demie, sont mûrs pour une très grosse amende et sont tout de même solidement tricards pour retrouver un job dans un pays en pleine récession après la faillite de Wow Air. Ça ne va pas être facile pour eux, quoi. Ils vont la payer cher et longtemps, leur connerie. Sauf qu'Internet, via Jason Momoa, a décidé que ce n'était pas assez. Aquaman a fait savoir sur Instagram qu'il trouverait pas mal que l'on fasse à ces deux types la même chose qu'à ce requin. Texto, ce sont ses mots: "You will get what that shark got. FUCK YOU." Autrement dit, Jason Momoa, célébrité planétaire qui compte 12.700.000 followers, soit plus de 36 fois la totalité de la population islandaise, a publiquement lancé un appel au meurtre et ce message a été liké par plus d'un million de personnes, soit un peu moins de trois fois le nombre total d'habitants en Islande. Bien entendu, depuis, ces deux nouilles de pêcheurs reçoivent des menaces bien réelles, du genre "Salut les FDP, je débarque à Reykjavik demain, ce requin va enfin être vengé". Ce qui est tout de même assez flippant sur une île qui ne compte que 600 policiers beaucoup moins habitués à la violence qu'à repêcher les corps d'andouilles tombés d'une falaise en se tirant un selfie avec les macareux. Le plus fou, c'est que beaucoup ne trouvent pas problématique du tout que ce message de Momoa soit noir sur blanc un appel au meurtre. Ils trouvent ça seulement métaphorique parce que ça les arrange mais aussi parce que leur ressenti, c'est que ces deux crétins de pêcheurs s'en sortent plutôt bien avec leur chômage et leurs amendes et qu'il serait donc au fond pas mal qu'on les fasse un peu pétocher ou ne fût-ce qu'un tout petit peu mal. Sauf que c'est justement parce que l'on pendait jadis les gens pour avoir volé une pomme ou pissé bourré dans la boîte aux lettres du voisin que l'on a inventé le code de justice et le contrat social. Et que si on remet ça en cause, bardaf, c'est l'embardée. Ça s'est vu dans l'histoire. Un jour, on traite simplement les gauchistes de parasites. Le lendemain, on les fusille. Heureusement, on commence à voir s'élever de plus en plus de voix pour critiquer ça. En Islande, il y a eu pas mal d'éditos pour clairement rappeler que mutiler un requin, c'est vraiment dégueulasse, mais qu'il existe des lois pour punir ça et que se faire dérotuler par un demi-mongolo fan de Khal Drogo n'est pas considéré comme une peine acceptable. Il y a même eu quelques voix pour défendre l'idée que Jason Momoa serait partiellement responsable s'il arrivait quelque chose d'un peu sérieux à ces deux mecs. Je ne dis pas que je suis d'accord avec ça. Cette responsabilisation. Je n'en sais rien en fait. C'est quelque chose d'encore assez nébuleux dans mon citron. Est-ce que les Beatles sont responsables que Charles Manson ait entendu Satan lui parler dans leur chanson Helter Skelter? Bien sûr que non. Mais est-ce que tous ces gens qui ont fait campagne sur Twitter contre Benjamin Maréchal pour le faire virer de la RTBF avaient vraiment la légitimité d'ainsi peser sur sa vie? C'est déjà drôlement plus discutable. Je n'ai pas forcément d'avis définitif, ça reste du cas par cas, mais je pense quand même que ce débat devient vraiment urgent, parce que ces conneries genre "loi du talion" et autres "lynchages" s'accumulent et que l'on va carrément bientôt avoir des morts à cause des débilités publiées sur les réseaux sociaux et de la façon dont les gens les suivent. Là, t'as ces types sur Facebook qui ont fixé rendez-vous autour de la Zone 51 le 20 septembre. Ils veulent en forcer l'entrée pour voir s'il y a vraiment des extraterrestres prisonniers. Ça a l'air d'une blague mais il y aurait déjà 600.000 personnes partantes et imaginons qu'au final, il n'y en ait même que 200 pour essayer d'entrer dans cette base en septembre. Ils vont se faire arrêter, être accusés de terrorisme ou d'espionnage, se faire foutre en taule, peut-être même que les gardes vont les descendre (et ils en ont légalement pas seulement le droit mais carrément le devoir!!!). Or, si ça arrive, qui sera tenu pour responsable? Les andouilles qui ont trouvé très rigolo de lancer l'idée d'attaquer la base militaire la plus secrète et la mieux gardée au monde ou les idiots assez zinzin que pour les prendre au mot? Voilà. Je viens de résumer la pire dérive sociologique des réseaux sociaux de 2019 en plaçant "Jean-Pierre Papin", "Jason Momoa", "nardimouk" et "Zone 51" dans l'argumentaire. Un jour, j'essayerai de parler de doxxing en plaçant le mot arabe "keboun" et en faisant des références à l'incident de la Toungouska, à Madame de Pompadour et à Pierre Cosso avec son sparadrap sur le nez, tiens..."