L'histoire de la baleine la plus seule au monde est un véritable marronnier de la presse contemporaine mais je n'en ai pourtant pris connaissance que cette semaine, en regardant non sans plaisir sadique pleurnicher les millennials sur Instagram. C'est sur le compte de Somewhere Magazine qu'elle a refait surface, générant des centaines de "j'ai pleuré, tu pleures aussi", émoticônes dépressives et autres grandes manifestations compassionnelles modernes. Au harpon, l'histoire de la baleine la plus seule au monde se résume comme suit: depuis 1989 et avec régularité, des scientifiques étudiant les chants de baleines en ont enregistré de très particuliers, émis sur une fréquence de 52 hertz. Or, selon les espèces, les baleines s'expriment généralement sur une fréquence allant de 10 à 40 Hz. C'est donc une anomalie de taille et en 2013, le tabloïd britannique The Express a décidé qu'elle devait forcément isoler l'animal, l'empêchant notamment de "trouver l'amour". Suite à cet article, la machine à broder s'est complètement emballée, jusqu'à donner un surnom à la baleine (Fif...

L'histoire de la baleine la plus seule au monde est un véritable marronnier de la presse contemporaine mais je n'en ai pourtant pris connaissance que cette semaine, en regardant non sans plaisir sadique pleurnicher les millennials sur Instagram. C'est sur le compte de Somewhere Magazine qu'elle a refait surface, générant des centaines de "j'ai pleuré, tu pleures aussi", émoticônes dépressives et autres grandes manifestations compassionnelles modernes. Au harpon, l'histoire de la baleine la plus seule au monde se résume comme suit: depuis 1989 et avec régularité, des scientifiques étudiant les chants de baleines en ont enregistré de très particuliers, émis sur une fréquence de 52 hertz. Or, selon les espèces, les baleines s'expriment généralement sur une fréquence allant de 10 à 40 Hz. C'est donc une anomalie de taille et en 2013, le tabloïd britannique The Express a décidé qu'elle devait forcément isoler l'animal, l'empêchant notamment de "trouver l'amour". Suite à cet article, la machine à broder s'est complètement emballée, jusqu'à donner un surnom à la baleine (Fifty-Two, forcément), ainsi qu'un destin: errer dans l'océan comme un fantôme dans les limbes, puisque la fréquence inhabituelle de son chant la rendrait inaudible et invisible à ses congénères. Comme le résume Somewehere Magazine sur Instagram: "chacun de ses appels à communiquer reste sans réponse. Chaque pleur est ignoré. Et à chaque chant solitaire, elle devient plus triste et de plus en plus frustrée, ce qui fait que ses notes vont plus profondément encore dans le désespoir au fur et à mesure que passent les années (...) Au contraire des autres baleines, elle n'a pas d'amis. Elle n'a pas de famille. Elle n'appartient à aucune tribu, aucune meute, aucune bande. Elle n'a pas d'amant. Elle n'en a jamais eu." À peu de choses près, c'est donc le scénario du film A Ghost Story appliqué à la faune marine (ou la version "Océan Pacifique" de Lorenzo Lamas dans Le Rebelle). Bien entendu, c'est de la pure foutaise, du caca de taureau bien davantage qu'une vie de merde de cétacé. Publié en 2015, un bon article du site BBC Earth, où l'on peut même entendre beugler la Castafiore des mers, nous avait déjà d'ailleurs bien débunké l'affaire. Qui se résume assez simplement: on ne sait rien. Absolument rien. Aujourd'hui encore, alors que s'écrivent pourtant des chansons de K-Pop et que se monte un documentaire à son sujet, cette baleine reste un mystère complet. On ne connaît ni son espèce, ni son sexe, ni sa localisation (un chant de baleine peut se propager sur des centaines de kilomètres). À vrai dire, on ne sait même pas s'il ne s'agit que d'un seul animal, vu qu'un chant à 52 Hz a déjà été enregistré par deux capteurs tellement éloignés l'un de l'autre qu'il n'est pas certain que sa source était unique. Selon un chercheur du nom de Christopher Willes Clark, ce chant à 52 Hz n'est d'ailleurs pas si anormal que ça. Il est "curieux" mais pas complètement "out of the blue", partageant en fait pas mal de caractéristiques communes avec celui d'autres baleines. Les fréquences utilisées par les différentes espèces varient d'ailleurs selon les lieux, les saisons et même les années et ça non plus, absolument personne ne sait pourquoi.C'est que les baleines sont en fait un casse-tête scientifique de première bourre. On sait que ce sont des êtres sociaux extrêmement intelligents mais le fait qu'ils vivent dans un environnement tellement différent du nôtre, autant dire l'équivalent d'une dimension parallèle, complique leur étude, a fortiori psychologique. D'où d'ailleurs la complète imbécillité d'aller greffer sur leurs comportements et leurs façons de s'exprimer des fantasmes puérils et narcissiques de ménagères de réseaux sociaux qui stressent de n'avoir que trois likes sous leurs recettes de crumbles. Parce que l'histoire de la baleine la plus seule au monde, c'est surtout ça: une allégorie de la vie d'incel. La réalité, personne ne la connaît, même pas les scientifiques qui l'étudient depuis trente ans. La bestiole dépressive que personne n'écoute parce que sa voix est différente, ce qui la condamne à errer dans un univers sombre et solitaire a donc plus à voir avec votre éventuel rapport à Twitter, à Instagram et surtout à Tinder qu'avec ce que vit réellement Fifty-Two. Il est d'ailleurs assez révélateur que ce mystère scientifique remixé par l'idiotie populaire n'existe qu'en version kawaï, avec la baleine uniquement présentée comme une héroïne de manga triste. Parce que si ça se trouve, cette putain de bestiole pourrait très bien n'être qu'un équivalent marin de Tatie Danielle ou de Begbie, le hooligan psychopathe de Trainspotting. Fifty-Two serait d'ailleurs vite oubliée s'il devait s'avérer que c'est le cas. Bannie de Twitter, même. Par contre, je me demande quelle serait la réaction des pleureuses de réseaux sociaux si on apprenait que la baleine la plus seule au monde a depuis fini toastée en Norvège ou en petits morceaux dans un bon Motsu Nabe japonnais. Parce que c'est ça aussi, le sentimentalisme sur Internet: on pleurniche de tristesse sur des nouvelles qui parlent plus de soi que de quoi que ce soit d'autre mais si moins de trois minutes plus tard apparaît sur les réseaux un plat aussi exotique que photogénique, la trouble larmiche laissera très vite place au petit pet de contentement. Ceci n'est pas une provocation, plutôt un dernier hommage à Anthony Bourdain.