Partant de son expérience personnelle et de sa difficulté grandissante à se concentrer quand il lit, l'auteur révèle, premières études scientifiques sur le sujet à l'appui, que le cerveau se ramollit au contact des écrans, comme une glace fondant au soleil. Conséquence: notre capacité de concentration, à élaborer des raisonnements complexes et à appréhender la réalité serait physiologiquement altérée. La révolution technologique en cours cacherait donc une autre rupture, culturelle et tout aussi radicale, qui ramènerait l'homme en arrière, avant l'invention du livre, quand son attention était distraite en permanence.

Carr enfonce le clou en 2011 dans un livre, Internet rend-il bête? (Robert Laffont), qui marque le début d'une prise de conscience à grande échelle des risques et des limites du tout-numérique. Jusque-là, les cyber évangélistes vantaient les mérites du multitasking, concédant du bout des lèvres quelques inconvénients. Ce que l'on perdait d'un côté on le rattrapait de l'autre. En manipulant leurs manettes, les joueurs se familiariseraient avec un monde entièrement automatisé. Sauf que les dégâts cérébraux sont visiblement plus importants que prévu. Et que ce n'est pas une meilleure dextérité du pouce et de l'index qui va nous aider à développer notre esprit critique, pourtant essentiel à l'heure des choix cruciaux pour notre avenir.

Clairement, on n'en est plus au stade des hypothèses alarmistes d'indécrottables nostalgiques du papier. Les travaux en sciences sociales qui démontrent la toxicité de la Toile s'accumulent. Dernière en date, cette étude italienne de l'Université de Rome sur l'usage de Twitter. La conclusion des trois chercheurs est sans appel: les réseaux sociaux freinent considérablement nos facultés intellectuelles. En comparant ce qu'ont retenu et compris deux groupes d'étudiants d'un roman de Pirandello, Feu Mathias Pascal, l'un en utilisant les recettes d'étude classiques, l'autre en passant le tout au tamis de la plate-forme de microblogging, ils ont quantifié entre 20 et 40% la déperdition à l'arrivée pour les seconds. Bref, pour le dire en langage simple et en 140 signes: on est tous condamnés à devenir des crétins. Les élites couleront moins vite que les classes populaires (pas fous, les dirigeants des entreprises de la Silicon Valley mettent leurs enfants dans des écoles où les écrans sont proscrits) mais elles couleront quand même car demain, à ce rythme, on n'échappera pas à la mafia numérique.

Peut-être que le signe le plus manifeste que le mal est profond, et le poison redoutable, c'est notre passivité devant ce diagnostic. Certains tentent bien d'agir, en lançant des opérations de charme autour de la lecture, mais on ne constate pas de raz-de-marée sur les librairies alors que chaque bouquin un peu ambitieux (ça vaut aussi bien sûr pour les expos, les films, les pièces de théâtre, etc.) est une pilule d'iode contre l'irradiation digitale qui menace demain notre liberté et notre libre arbitre.

Pour sauver la culture, il faut planter des livres dans nos têtes.

Une apathie devant l'apocalypse annoncée qui en rappelle une autre: celle qui nous terrasse alors que notre maison brûle. Quand une gamine de 16 ans monte à la tribune pour crier au feu, plutôt que d'aller chercher des seaux d'eau, les éditorialistes et les haineux -sans doute pour faire un bon buzz- préfèrent se payer sa tête. L'affolante porosité aux fake news et aux thèses complotistes ou le déferlement continu d'insultes sur les réseaux sociaux sont d'autres signes que l'intelligence est en berne. Tout comme le succès du populisme, la corrélation entre emprise technologique et dérive fasciste étant d'ailleurs au coeur de la brillante série télé Years and Years. Un scénario post-Brexit qui fait froid dans le dos.

Pour sauver le climat, on dit souvent qu'il faut planter des arbres. Pour sauver la culture, il faut planter des livres dans nos têtes. Ou alors tenter le tout pour le tout comme l'héroïne d'Ottessa Moshfegh dans son roman Mon année de repos et de détente: dormir une année entière pour rendre cette vie anxiogène plus supportable. Après moi le déluge!