Il n'y pas si longtemps, je me suis rendu compte que si je devais sortir de ma caboche quelque chose d'un peu difficile, d'un peu tortueux, il valait mieux que je boive d'abord une boisson énergisante réputée donner des ailes. Une (grosse) cannette de cette marque-là et pas d'une autre. Jamais. Même pas de café à la place, et encore moins de l'alcool. Je peux terminer tranquillement une énième réécriture de texte en sirotant du café, du vin rouge et même du whisky, mais pour sortir un premier jet de mon ciboulot, il me faut la potion magique autrichienne. Pas tout le temps, pas impérativement. Mais de plus en plus souvent. Quand je bois ça, c'est comme pour Bradley Cooper dans Limitless: tout ce qui est confus devient très clair, des petits ponts se créent entre des idées à priori incollables, des blagues jaillissent, bref, ça fulgure grave. La procrastination disparaît dans une petite fumée comme un vampire au soleil et je perds ensuite toute notion de temps; parti comme une flèche, au finish. Les doigts dans le nez, je passe de 6 à 8 heures ce même nez sur l'écran, à jongler avec les mots et à ricaner comme Jack Nicholson en plein trip. Puis, bien plus tard, je commence à lâcher des rots au parfum bubblegum et à avoir mal au crâne. C'est signe que le sortilège commence à faiblir.
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Il n'y pas si longtemps, je me suis rendu compte que si je devais sortir de ma caboche quelque chose d'un peu difficile, d'un peu tortueux, il valait mieux que je boive d'abord une boisson énergisante réputée donner des ailes. Une (grosse) cannette de cette marque-là et pas d'une autre. Jamais. Même pas de café à la place, et encore moins de l'alcool. Je peux terminer tranquillement une énième réécriture de texte en sirotant du café, du vin rouge et même du whisky, mais pour sortir un premier jet de mon ciboulot, il me faut la potion magique autrichienne. Pas tout le temps, pas impérativement. Mais de plus en plus souvent. Quand je bois ça, c'est comme pour Bradley Cooper dans Limitless: tout ce qui est confus devient très clair, des petits ponts se créent entre des idées à priori incollables, des blagues jaillissent, bref, ça fulgure grave. La procrastination disparaît dans une petite fumée comme un vampire au soleil et je perds ensuite toute notion de temps; parti comme une flèche, au finish. Les doigts dans le nez, je passe de 6 à 8 heures ce même nez sur l'écran, à jongler avec les mots et à ricaner comme Jack Nicholson en plein trip. Puis, bien plus tard, je commence à lâcher des rots au parfum bubblegum et à avoir mal au crâne. C'est signe que le sortilège commence à faiblir. J'ai commencé à me hacker de la sorte avant Internet, vu que j'écrivais déjà de façon professionnelle avant Internet et que cette marque de boisson énergisante est apparue en Belgique vers 1997. Ce n'était à l'époque pas non plus systématique d'en avaler avant le travail. L'utilisation lambda était plutôt d'en mélanger à la vodka en soirée techno, un vrai truc barbare auquel on ne me reprendra plus jamais après avoir expérimenté quelque chose qui m'a donné une idée assez claire de ce que devait être un infarctus. En fait, cela ne fait que 5 ans que c'est devenu drôlement plus systématique de boire ça pour trouver la pêche et l'Illumination avant le boulot. Alors, d'abord, on met ça sur le dos de l'âge. De la routine. De la fatigue. Ou des gueules de bois. Ou de l'humeur brumeuse. Ou même d'un rituel acquis. On ne cherche pas vraiment à savoir, en fait. Ce n'est de toute façon pas très grave, on s'en fout un peu, vu que l'on parle bien là d'une limonade en vente libre. Ce n'est même pas très problématique, vu qu'il s'agit de deux cannettes par semaine avant d'écrire des articles alors que j'ai connu des flics et des ouvriers qui en buvaient jusqu'à quinze par nuit durant leurs services. Seulement voilà, un moment, on se demande quand même pourquoi. Surtout que cette boisson rencontre toujours beaucoup de réticences: "Tu bois ça, toi? À ton âge?", "C'est pas de la drogue?", "Hiiii, c'est dégueulasse, comment est-ce possible que tu trouves ça bon?"Et donc, cette désormais habitude fait bien un peu gamberger. D'autant que si je réfléchis à ces 5 ans d'utilisation plus régulière, la principale différence entre 2018 et 2013, celle qui ferait que je suis souvent dissipé au point de devoir me doper avant un boulot conséquent est assez évidente. En 5 ans, je n'ai pas que vieilli, je n'ai pas que tué des camions de neurones dans des bars, je n'ai pas que traversé des moments relationnels et professionnels on va dire "difficiles" et je n'ai pas fait que sucrer davantage les fraises en réaction à tout cela. Je me suis surtout mis au smartphone. Je n'en avais pas en 2013 et j'en ai eu 6 depuis, vu mon aptitude surhumaine à en péter les écrans. Voilà donc le principal changement dans ma vie, voilà ce qui fait sans doute que j'ai désormais besoin d'un demi-litre de taurine sucrée avant de me sentir encore capable d'écrire un article ou une chronique un peu plus rock & roll que la moyenne. Ce n'est pas l'âge, ce n'est pas le degré de motivation en berne, ce n'est pas le talent qui fout le camp. C'est la faute à ce putain de smartphone. Que je checke, comme n'importe qui, toutes les 12 minutes. Même quand j'ai un texte à rendre, surtout quand j'ai un texte à rendre. Ce coup des 12 minutes est très bien expliqué dans un article récent du Guardian. On y apprend que des études ont effectivement démontré que l'on checke en moyenne son téléphone cinq fois par heure. Selon les scientifiques, cela nous rendrait non seulement extrêmement bêtes et même plutôt fous, mais cela nous rendrait surtout inaptes à la concentration. The Guardian illustre cette idée par l'exemple de Nicholas Carr, un auteur qui a sorti un livre sur le sujet, intitulé The Shallows. Je ne l'ai pas lu, mais si je le lisais, je pense que j'expérimenterais ce que Carr, lecteur vorace, dit lui-même ressentir quand il se met à lire des bouquins depuis qu'il possède un smartphone. Il y a quelques années, résume-t-il au journal, lorsqu'il se plongeait dans un livre, il enchaînait les chapitres et tout s'imbriquait bien dans sa tête jusqu'à ce que se synthétise de l'ensemble une vision globale et claire. C'est plus compliqué depuis l'avènement des écrans et des applications. Carr avoue même avoir désormais beaucoup de difficultés à se concentrer, décrochant parfois déjà au bout de deux ou trois pages. Ce n'est pas qu'il chipote forcément son téléphone au bout de deux ou trois pages, c'est qu'il perd simplement le fil de sa lecture, que son cerveau se met à penser à autre chose ou se met à envisager de faire autre chose parce que désormais habitué, entraîné même, à ne plus accorder que des tranches de quelques minutes à chaque tâche. "Lire était pour moi une activité normale, c'est devenu un combat", résume Carr. Ce qui est aussi mon cas. Lire un bouquin sans aller checker au bout de quelques pages s'il n'y a pas une bonne blague sur Charles Michel qui traîne sur Twitter ou même regarder un film sans aller vérifier sur IMDB qui est l'actrice un peu mignonne qui joue le rôle de la fliquette tient véritablement du combat quotidien. Et ce n'était pas le cas avant 2013. Les scientifiques, surtout ceux ayant travaillé pour Apple et Microsoft, savent très bien de quoi il en retourne. Ils ont même un nom pour ça, la Continuous Partial Attention (CPA). Cela fait 20 ans qu'ils en parlent et tirent les sonnettes d'alarme et pourtant, sur Wikipédia, il n'existe toujours que deux entrées résumant le problème: l'une en anglais, l'autre en espagnol. Autant dire que, tout autour du monde, ça n'a pas l'air de percuter massivement les consciences. Ce n'est pourtant pas de la gnognotte, cette CPA, vu que c'est un état d'alerte constant, qui perturbe l'adrénaline et le cortisol, l'hormone du stress; ce qui induit une addiction non seulement aux stimuli, mais aussi à la recherche de ces stimuli. Bref, ça nous transforme en camés du smartphone, ce que l'on sait déjà depuis quelques années. Ce qui a par contre été mis en évidence plus récemment, c'est que cet environnement "techno friendly" professionnel et privé propice à la CPA induit également une adaptation physiologique de l'être humain au niveau plus, hum... global. Autrement dit, on perd notre capacité de concentration parce que nous vivons désormais dans un environnement où le "multi tasking" et la concentration en tranches deviennent la norme. Cette adaptation évolutive ne se fait toutefois pas en douceur: le dérèglement des taux de cortisol entraîne des dépressions, le niveau d'intelligence générale baisse donc aussi et celui du stress tout aussi général augmente. Le pire, c'est que l'on patauge aussi à trouver une solution, un remède qui stabiliserait ou inverserait le processus. L'article du Guardian propose ainsi une sorte de gymnastique new-age assez bien tartignolle pour apprendre à mieux gérer son rapport à la technologie. Certains débranchent complètement, c'est très noble mais... peut-on alors encore efficacement travailler, surtout dans les médias et la com? Et d'autres, comme moi, tentent de réduire les effets de la CPA en buvant des trucs mauvais pour le coeur et le diabète. L'effet magique du Toro Rojo étant sinon complètement passé depuis dix minutes, je vous laisse d'ailleurs trouver vous-même une chute bien noire et très désespérée à cette chronique.