Même s'il faut prendre les genres pour ce qu'ils sont -des étiquettes plus ou moins pratiques, plus ou moins pertinentes-, il faut bien avouer que certaines appellations restent interpellantes. Le "SoundCloud rap", par exemple. Il est à la fois l'une des trouvailles les plus saugrenues de ces dernières années. Mais aussi, quelque part, l'une des plus emblématiques. Après tout, à partir du moment où les innovations concernent désormais moins la musique en elle-même que la manière de la consommer, il n'était pas complètement illogique de baptiser un "nouveau" mouvement en ne faisant référence ni au fond ni...

Même s'il faut prendre les genres pour ce qu'ils sont -des étiquettes plus ou moins pratiques, plus ou moins pertinentes-, il faut bien avouer que certaines appellations restent interpellantes. Le "SoundCloud rap", par exemple. Il est à la fois l'une des trouvailles les plus saugrenues de ces dernières années. Mais aussi, quelque part, l'une des plus emblématiques. Après tout, à partir du moment où les innovations concernent désormais moins la musique en elle-même que la manière de la consommer, il n'était pas complètement illogique de baptiser un "nouveau" mouvement en ne faisant référence ni au fond ni à la forme, mais bien au moyen de le diffuser... Le SoundCloud rap donc, allusion à la plateforme Web d'écoute et de diffusion, sur laquelle la plupart des jeunes rappeurs visés ont commencé à balancer leurs productions. En l'occurrence, des morceaux à l'esthétique cracra assumée, aux propos trash revendiqués. Comme SoundCloud, le courant indépendant s'est entre-temps "normalisé", et n'a aussi pu éviter les maladies de jeunesse: XXXTentacion assassiné, 6ix9ine emprisonné, Lil Pump "goofysé"... Au final, de cette vague juvénile, Denzel Curry est probablement l'un de ceux qui a le mieux réussi à tirer son épingle du jeu. Notamment grâce à des concerts dantesques; mais aussi à sa capacité à préserver son énergie et sa rage, tout en délaissant l'impasse lo-fi. Cette "méthode" est plus que jamais la règle sur son nouvel album. Jusqu'à la pochette, qui a des airs de classique nineties, ZUU actualise l'esprit, tout en respectant la lettre. Si le disque précédent, le déjà excellent TA1300, transpirait la colère et la désillusion, ZUU tient davantage d'un premier regard dans le rétro pour Denzel Curry. Rattaché au collectif Raider Klan de l'influent SpaceGhostPurrp, le rappeur de 24 ans l'annonce dès l'entrée: il s'agit ici de célébrer ses origines -"Zuu" étant le surnom de Carol City, quartier de Miami Gardens, dont il est issu-, ainsi que, plus généralement, la scène rap issue de la Floride du Sud -la plupart des invités en font partie, de Rick Ross à Kiddo Marv. "Carol City raised me", annonce Denzel Curry, citant le vétéran Trick Daddy: " Trick said "I'm a thug", that's the hate you gave me." Sous le soleil de Floride, le décor est en effet cabossé, l'itinéraire chahuté ( P.A.T.), entre fumette (l'hymne laidback Wish), virée dans les strip-clubs (le banger Shake 88), et accès de violence qui peuvent survenir d'un peu partout: "My dawg didn't make it to 21, so I gotta make it past 24", raconte-t-il à propos de son pote XXXTentacion, sur Speedboat, confirmant un peu plus loin: "Too many guns, too many sons lost in the river of blood in these streets." Mais, loin de ruminer, ZUU reste avant tout un formidable feu d'artifice hip-hop. Court (à peine 30 minutes), pugnace, il impressionne par sa maîtrise. Et même s'il n'est pas encore le chef-d'oeuvre dont Denzel Curry paraît capable, il n'en est plus très loin.