DE DOMINIQUE ANÉ, ÉDITIONS STOCK, 96 PAGES.
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DE DOMINIQUE ANÉ, ÉDITIONS STOCK, 96 PAGES. Ca devait bien finir par arriver. Dominique A et l'écriture. Vingt ans qu'il soignait sa mélancolie sur des textes beaux à couper le souffle, qu'il laissait à d'autres le soin de creuser dans ses chansons le sillon d'une fiction ( Tout sera comme avant, Verticales, 2004), qu'il faisait paraître un petit recueil préparatoire ( Un bon chanteur mort, La machine à cailloux, 2008) ou qu'il soulignait ses goûts de lecteur exigeant un peu au hasard de sa boulimie de littérature (on se souvient du Gioconda de Nikos Kokantzis, au dos duquel l'éditeur reprenait la citation de A, emphatique, sans appel: " C'est le livre que je préfère au monde"). C'est donc arrivé -il s'en explique au détour d'un passage d'Y revenir, un petit livre édité sous son vrai patronyme, longtemps caché par une unique majuscule: " Je ne m'y suis pas essayé depuis l'enfance, tétanisé par ma vénération pour la littérature, et redoutant le syndrome du "livre de chanteur". Mais je persévère cette fois (...) écrire consiste peut-être en ça aussi: reconnaître son impuissance à le faire." Et effectivement, avide de côtoyer ce Dominique A d'entre les lignes, on se surprend à traquer d'abord l'origine de la sublime finitude dont il fait sa musique -" la pilule ne passe pas: les choses finissent. J'en ai très tôt conscience"-, les signes d'une vocation, ou l'origine d'images persistantes, de celles qui restent dans l'air bien après que ses disques aient fini de tourner. Mais bientôt -très vite- on n'écoute plus que le son de cette écriture naissante, infiniment tenue, jamais sèche, toute de pudeur et d'éclats discrets. Dominique A a toujours su gagner les grandes profondeurs de l'introspection en accrochant quelques mots: la contrainte, on le sent, continue de le travailler en écrivain, et c'est d'une beauté qui prend à la gorge. En petits paragraphes ramassés comme des couplets, il regagne Provins, morne plaine de la Seine-et-Marne de son enfance -" un lieu âpre, où vivre ne se faisait pas". Son enceinte grise, ses pierres lourdes de tant de siècles passés, sa tour écrasante: autant de réceptacles des sensations intactes de son enfance tristoune, solitaire, un peu pataude, comme accablée. Presque un étalon d'enfance, en tout cas un reflet juste et flou. Il évoque les soirs où, petit, il accompagne sa mère à la cabine téléphonique dans l'été finissant, les sensations de vide le dimanche après-midi en voiture, cette habitude de traîner les pieds sur le gravier pour donner une ampleur sonore à sa vie minuscule, et puis l'adolescence qui surgit un peu vite, entre la new wave, les amitiés mal ajustées et les disques achetés à l'hypermarché de Melun. La perméabilité des lieux est à chaque détour de sa quête. Les contrastes et rassurances qu'on traque dans des coins qui finissent par nous appartenir un peu, ce que ces endroits nous livrent -" goût de revanche ou de perpétuelle allégeance, je ne saurai jamais"- et reprennent. Un souci qu'il escorte de réflexions sur le temps qui passe, explorant là un vénérable poncif de la littérature, sans qu'il le rende jamais banal ou complaisant: que faire de son passé quand on sait où le trouver? Quelque part au croisement des axes du lieu et du temps, Y revenir est un premier roman qui n'en finit pas de se situer, de chercher à atteindre, modestement, avec grâce. En accord avec ce que le chanteur Dominique A annonçait déjà dans sa Rue des marais en 2006: " Plus tard, j'écrirai tout, quand je saurai viser." Ané sort d' Y revenir comme délesté du poids minéral de son passé. Prêt, semble-t-il, à de nouvelles brèches dans l'horizon. On les attend, éperdument. YSALINE PARISIS