La domination s'immisce au coeur de nos vies. Nous l'inspirons et l'expirons par nos poumons. Elle est "toujours déjà" installée en cet endroit précis où personne ne songe plus à regarder. Souligner cela, le donner à voir, heurte les consciences. On comprend: il a déjà fallu déployer tant d'énergie pour s'adapter à ce déséquilibre insoutenable qu'une conversion, même libératrice, est vécue comme douloureuse. ...

La domination s'immisce au coeur de nos vies. Nous l'inspirons et l'expirons par nos poumons. Elle est "toujours déjà" installée en cet endroit précis où personne ne songe plus à regarder. Souligner cela, le donner à voir, heurte les consciences. On comprend: il a déjà fallu déployer tant d'énergie pour s'adapter à ce déséquilibre insoutenable qu'une conversion, même libératrice, est vécue comme douloureuse. Née à Ostende en 1988, Julie Scheurweghs vit et travaille à Bruxelles. Diplômée de Sint-Lukas en 2010, cette artiste tout juste trentenaire opère un travail remarquable autour du voir tel qu'il est symboliquement institué. À y regarder de près, cette déconstruction salutaire se découvre comme un intéressant contrepied aux images chirurgicales de Michel Mazzoni (dont l'accrochage occupe le Museum du Botanique jusqu'au 14 avril). Scheurweghs s'est emparé du "regard masculin", tel qu'il a été mis au jour en 1975 par la critique Laura Mulvey, avec pour intention de lui tordre le cou. Il ne s'agit de rien de moins que la mise à nu d'une architecture du visible à l'oeuvre, celle qui veut que l'imagerie contemporaine -films, photographies...- soit sexualisée jusqu'à la garde: le corps masculin est celui qui regarde, tandis que l'anatomie féminine n'a d'autre destin que d'être constamment scrutée. Voir ou être vu, cette partition n'est pas innocente. Sur cette base tout sauf neutre, l'Ostendaise décline un travail, que l'on qualifiera d'édition, voire de "perspectiviste", à partir d'un corpus de visuels dénichés sur les marchés aux puces, voire sur le Web. Elle revisite notamment ce genre qui incarne l'oeil du mâle à la puissance 10, la pornographie. Le résultat consiste en des anatomies redistribuées et libérées des angles coercitifs. Le tout pour une véritable épiphanie du regard féminin sur le corps féminin... Non sans convoquer la maternité, impensé et impensable du porno qui ne peut s'accommoder que de son antichambre, la gestation.