Je n'ai eu qu'une dizaine de jours pour passer d'un autre tournage à celui d'Or noir. Il m'aurait fallu plus de temps pour faire la transition, effectuer le travail nécessaire..." Tahar Rahim affiche une lucidité aussi rare qu'appréciable chez un (jeune) comédien. Il sait bien que sa prestation dans le film de Jean-Jacques Annaud n'est pas tout à fait à la hauteur des attentes nées de sa fulgurante révélation dans Un Prophète de Jacques Audiard. " Le film de genre m'a toujours attiré, explique l'interprète du Prince Auda, et quand on a la chance de pouvoir choisir ses rôles, on voit forcément revenir ses goûts de spectateur. Adolescent, j'ai été baigné dans le polar, le film noir. Moins dans le film d'époque, le film en costumes. Mais même si elle était inattendue pour moi, la proposition de faire un film se déroulant dans les années 30, en Arabie, m'a beaucoup plu. J'avais bien sûr vu Lawrence d'Arabie , encore enfant, car il passait souvent à la télévision. Je n'aurais jamais imaginé m...

Je n'ai eu qu'une dizaine de jours pour passer d'un autre tournage à celui d'Or noir. Il m'aurait fallu plus de temps pour faire la transition, effectuer le travail nécessaire..." Tahar Rahim affiche une lucidité aussi rare qu'appréciable chez un (jeune) comédien. Il sait bien que sa prestation dans le film de Jean-Jacques Annaud n'est pas tout à fait à la hauteur des attentes nées de sa fulgurante révélation dans Un Prophète de Jacques Audiard. " Le film de genre m'a toujours attiré, explique l'interprète du Prince Auda, et quand on a la chance de pouvoir choisir ses rôles, on voit forcément revenir ses goûts de spectateur. Adolescent, j'ai été baigné dans le polar, le film noir. Moins dans le film d'époque, le film en costumes. Mais même si elle était inattendue pour moi, la proposition de faire un film se déroulant dans les années 30, en Arabie, m'a beaucoup plu. J'avais bien sûr vu Lawrence d'Arabie , encore enfant, car il passait souvent à la télévision. Je n'aurais jamais imaginé me retrouver un jour dans ce type de décor et d'atmosphère... " Dans Or noir, saga dramatique autour de la découverte et -surtout- de l'exploitation du pétrole aux confins de 2 territoires rivaux, le jeu très (trop) sobre de Tahar Rahim contraste avec celui, très (trop) flamboyant, d'acteurs chevronnés comme Antonio Banderas en émir et Mark Strong en sultan. Ce contraste entre modernité et jeu à l'ancienne, le jeune comédien français ne l'a pas vraiment voulu, ou en tout cas pas de manière soulignée: " J'avais très peur de me prendre à surjouer, alors je me suis retenu. Sans doute trop, car je manque de fantaisie dans ce rôle, alors que je souhaitais en mettre. Mais il y avait cette peur du surjeu, alimentée encore par celui de mes partenaires. La présence d'Antonio Banderas, qui est une icône et qui déploie son charme de la manière qu'on sait, ajoutait à mes craintes. Je ne voulais pas me laisser entraîner. J'ai beaucoup pensé à rester sobre, à être crédible. Mais ce n'est pas facile, car la plupart des films d'époque sont aujourd'hui joués de manière très physique, corporelle, en forçant aussi la voix, comme si on était au théâtre. Avec mon approche, je ne sais pas si j'ai fait merder les choses, ou si ça marche (rire)! Tout le monde n'est pas Brando, tout le monde ne peut pas, comme lui, innover en cassant les conventions de l'interprétation à l'ancienne... " " Si j'avais eu plus de temps pour me préparer, j'aurais pu me sentir libéré, et essayer ce que j'aurais aimé expérimenter, en me lâchant plus... ", regrette un Rahim qui pose par ailleurs un regard quelque peu critique sur un film ne s'affranchissant pas vraiment des clichés sur un Orient vu à travers un prisme occidental. " Cela tient déjàau cinéma qu'aime et veut faire Jean-Jacques: un cinéma épique, esthétique. Il a choisi d'aborder des thématiques qu'il n'a pas ensuite voulu vraiment forer..." Le comédien file la métaphore minière, un peu vachard, mais s'empresse de célébrer " le fait que Jean-Jacques n'ait pas recouru, comme tant d'autres l'ont fait avant lui, à un héros occidental pour aider à l'identification du spectateur. Et aussi que les Occidentaux qui sont dans le film n'ont pas le beau rôle, puisqu'ils incarnent la cupidité. Cela, ça m'a vraiment plu!" Sur l'ironie économique et même politique qui voit aujourd'hui certains pays arabes riches de leur pétrole racheter clubs de football, grands hôtels et prestigieuses sociétés en Europe, il ne veut pas trop s'engager, mais décoche: " Je m'en fous un peu, sinon que cela montre une fois de plus que c'est l'argent qui dirige tout, d'où qu'il vienne, selon la loi qui règne depuis 6000 ans, la loi de la monnaie!" Avec le même franc-parler, le jeune acteur rappelle qu'il n'a jamais réellement désiré venir à ce métier. " Si je suis allé vers le cinéma, c'est parce que je me faisais chier dans ma ville. Je ne pensais pas au fric, mais à vaincre tout cet ennui, en m'évadant. Tout adolescent rêve sans doute, à un moment ou à un autre, de faire du cinéma. Ce rêve, je l'ai nourri. Et si je l'ai fait, c'est grâce à l'amour du 7e art que m'a donné la télé. A l'époque, il y avait beaucoup moins de chaînes, et toutes ou presque passaient des films, chaque soir. Maintenant, il y a 600 chaînes... et presque plus jamais de films!" Rahim remercie avec ferveur son prof d'anglais au lycée, " qui se servait pour son cours de son film préféré, ce chef-d'£uvre qu'est La Nuit du chasseur". Il rend aussi hommage, c'est la moindre des choses, à Jacques Audiard qui l'a propulsé d'un coup ( Un Prophète était son premier long métrage!) du statut d'inconnu total à celui de révélation majeure. " Travailler avec lui, c'était un rêve éveillé, se souvient-il. A l'école de cinéma, un des exercices était de choisir un réalisateur avec lequel on aimerait travailler en priorité. C'était Jacques Audiard. Je voulais travailler pour ce mec! Sur mes lèvres m'avait mis une tarte..." Sa notoriété aussi spectaculaire que soudaine, décidée en une seule projection au Festival de Cannes, lui a donné " le grand frisson": " Mais le succès d'Un Prophète m'a aussi fait débarquer dans d'autres univers de cinéastes avec mes certitudes de jeune con, et c'est parfois devenu un peu violent. J'ai appris que chaque film est une expérience à part entière. J'ai aussi appris à m'accepter en tant qu'acteur, une chose qui n'est pas facile. Et qui n'est pas terminée, d'ailleurs..." RENCONTRE LOUIS DANVERS, A PARIS