Il y a, dans chaque film de François Ozon, une fluidité et l'expression d'un plaisir de cinéma qui ont le don de le transformer en évidence, quel que soit le terrain sur lequel le cinéaste a choisi de s'aventurer. Ainsi, encore, de Jeune et jolie, son quatorzième long métrage, qui le voit esquisser le portrait d'une jeune fille de 17 ans, Isabelle, à travers son éducation sentimentale. "J'avais pris beaucoup de plaisir à filmer deux adolescents pour Dans la maison, et j'ai voulu le faire sur un versant féminin, en faisant le portrait d'une adolescente d'aujourd'hui avec la distance et la maturité que j'ai acquises avec les années, entame le cinéaste, de passage à Bruxelles. J'étais peut-être aussi un peu agacé de l'idéalisation de l'adolescence dans le cinéma français: une vision très nostalgique d'une période merveilleuse, alors que pour moi, ce...

Il y a, dans chaque film de François Ozon, une fluidité et l'expression d'un plaisir de cinéma qui ont le don de le transformer en évidence, quel que soit le terrain sur lequel le cinéaste a choisi de s'aventurer. Ainsi, encore, de Jeune et jolie, son quatorzième long métrage, qui le voit esquisser le portrait d'une jeune fille de 17 ans, Isabelle, à travers son éducation sentimentale. "J'avais pris beaucoup de plaisir à filmer deux adolescents pour Dans la maison, et j'ai voulu le faire sur un versant féminin, en faisant le portrait d'une adolescente d'aujourd'hui avec la distance et la maturité que j'ai acquises avec les années, entame le cinéaste, de passage à Bruxelles. J'étais peut-être aussi un peu agacé de l'idéalisation de l'adolescence dans le cinéma français: une vision très nostalgique d'une période merveilleuse, alors que pour moi, ce n'était pas du tout cela, mais bien une période de souffrance, complexe, difficile, dont j'ai eu envie de montrer ma propre version."Soit donc Isabelle, jeune fille issue d'un milieu aisé, partie à la découverte des sentiments et de la sexualité, jusqu'à s'avancer en terrain miné, pour commencer à se livrer à la prostitution sous une identité d'emprunt. "Je ne voulais pas tant me frotter à la prostitution adolescente qu'à comment un adolescent a besoin de transgresser, de pousser les limites, d'éprouver son propre corps, de se brûler les ailes. Il se trouve que c'est la prostitution, mais cela aurait pu être la drogue ou l'anorexie. Ce qui m'intéressait, c'était la double vie, le côté clandestin, rituel. Toutes ces choses sont extrêmement exaltantes pour un adolescent, parce que tout d'un coup, on échappe au cadre, au moule de nos parents." La prostitution, dans le cas présent, n'a du reste rien d'alimentaire -"c'est plus une question d'identité, de désir, de trouver où est son désir"-, pas plus que le réalisateur ne cherche à y imprimer des motivations psychologiques ou sociologiques: "Je n'ai pas de jugement moral, j'essaie de comprendre et d'accompagner un comportement. Et d'être en empathie avec Isabelle, de la suivre. J'aime beaucoup l'idée du mystère au cinéma: il est important que cette jeune fille reste mystérieuse, qu'on ait l'impression de la comprendre, et ensuite plus. C'était un peu l'enjeu du film."A cet égard, Marine Vacth s'avère tout simplement épatante, la jeune comédienne, vue auparavant dans Ma part du gâteau, de Cédric Klapisch, se révélant lumineuse et opaque à la fois. "J'ai fait des essais avec plein de jeunes filles de son âge. Marine, elle était juste: elle répondait aux questions, et plus elle répondait, plus elle devenait mystérieuse. C'est très précieux, parce que tout d'un coup, il y a un hors-champ." S'agissant d'un rôle objectivement lourd à porter, le réalisateur a veillé à travailler en amont, histoire de la mettre en confiance: "A partir du moment où elle savait que ce n'était pas gratuit, cela fonctionnait. C'est une jeune fille très intelligente. Et du fait d'avoir été mannequin, tout son rapport au corps était assez facile." Il plane encore sur Jeune et jolie l'ombre de la Belle de jour de Buñuel, et François Ozon a d'ailleurs parlé de Catherine Deneuve à son actrice: "Quand on fait un film qui aborde la prostitution, on pense à Buñuel, mais son film n'est que sur le fantasme. Dans le mien, il y a aussi du réel, ce qui est très différent (...). Mais le film auquel j'ai pensé, c'est A nos amours de Pialat, un très beau portrait d'adolescente, de jeune fille avec une sexualité débridée qui cherche aussi l'amour et qui a le poids de l'image paternelle." Parcours décliné, chez Ozon, en quatre saisons encadrées d'autant de chansons de Françoise Hardy, comme en écho inspiré au spleen adolescent: "J'ai eu envie d'un contrepoint musical pour créer un moment de suspension, poétique. Françoise Hardy a réussi à capter en quoi ça consiste, pour un adolescent, de découvrir l'amour et d'avoir une désillusion. C'est l'amour complètement idéalisé, et finalement, l'autre qui ne nous aime pas, ou pas suffisamment: tous les garçons et les filles sont amoureux, et pas elle. J'ai trouvé intéressant de mettre cela en rapport avec le personnage d'Isabelle, en recherche de l'amour..." Pour un Ozon très Hardy, en somme... RENCONTRE JEAN-FRANÇOIS PLUIJGERS