Céline Huyghebaert, artiste, autrice et chercheuse, vit à Montréal. Le reste de sa famille, en France. Un jour, les nouvelles du pays sont alarmantes: ses deux soeurs l'enjoignent de rentrer au plus vite car Mario (leur père) est hospitalisé et mourant. Malgré son empressement à monter dans un vol transatlantique, elle arrive trop tard.
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Céline Huyghebaert, artiste, autrice et chercheuse, vit à Montréal. Le reste de sa famille, en France. Un jour, les nouvelles du pays sont alarmantes: ses deux soeurs l'enjoignent de rentrer au plus vite car Mario (leur père) est hospitalisé et mourant. Malgré son empressement à monter dans un vol transatlantique, elle arrive trop tard. De ce creux et d'une culpabilité latente -lui avoir écrit sur une carte postale de Magritte, peu avant son décès, des mots brutaux le sommant de se secouer- naît le désir de consacrer un livre à celui avec qui le lien était si délicat. À celui qui, avec l'alcool toujours au bord des lèvres, s'était laissé sombrer après la séparation avec la mère. Si le livre nous rappelle en écho le touchant L'Homme des bois (P.O.L) de Pierric Bailly, ce n'est pas tant dans les circonstances des décès -un père est parti de façon accidentelle, l'autre d'un vide existentiel- que dans la juste distance, pudique, qu'ils affichent tous deux et dans leur volonté d'utiliser l'enquête comme processus littéraire. En confiant à ses amis qui n'ont pas connu cet homme un questionnaire tentant d'établir son profil psychologique, l'autrice pose cette question: touche-t-on davantage à la véracité d'un être à travers ceux qui l'ont réellement côtoyé ou à travers ceux à qui on l'a raconté? Cette acceptation du mensonge vrai comme ossature narrative était déjà à l'oeuvre dans le film Stories We Tell de Sarah Polley. Ces deux récits familiaux partagent aussi la possibilité des secondes prises: trois ans après les premières entrevues auprès de sa famille et des amis de jeunesse de Mario, Céline Huyghebaert octroie à chaque témoin le droit à la censure, comme on effacerait des pans de mémoire trop douloureux. Comme " on donne aux photos comme aux souvenirs un sens nouveau quand on les classe dans un nouvel ordre", c'est l'agencement même du Drap blanc qui lui confère aussi sa grande puissance d'évocation. En plasticienne (le livre existe aussi en version livre d'art), l'autrice a choisi au cordeau les citations qui compagnonnent avec son propre cheminement de deuil: Bertrand Bonello pour les larmes, Ryoko Sekiguchi pour la voix, Charles Pennequin pour la trivialité d'un quotidien paternel qui se répète. Chaque parcelle, tout comme chaque image intercalaire (archive personnelle ou chinée), a une intensité singulière mais vient aussi ajouter sa touche au kaléidoscope mouvant du texte, à son corps commun. L'ensemble de cette matière insondable dissimulée sous Le Drap blanc nous bouleverse et nous traverse, durablement.