Il était une fois deux serfs, Pavel et Mikulas, au service de Sire Albrecht dans la Bohême du XIe siècle. Partis à la recherche d'une carrière de pierre, le duo déniche au final un dragon, caché depuis des temps immémoriaux tout au fond d'un ravin. Las, Albrecht, dans une tentative de capture vaine et vénale, est blessé par le souffle du dragon. Il erre désormais entre la vie et la mort dans un monde de songes, de souffrances et de chimères. Chimères largement partagées par son petit peuple de gueux, de serfs et de fa...

Il était une fois deux serfs, Pavel et Mikulas, au service de Sire Albrecht dans la Bohême du XIe siècle. Partis à la recherche d'une carrière de pierre, le duo déniche au final un dragon, caché depuis des temps immémoriaux tout au fond d'un ravin. Las, Albrecht, dans une tentative de capture vaine et vénale, est blessé par le souffle du dragon. Il erre désormais entre la vie et la mort dans un monde de songes, de souffrances et de chimères. Chimères largement partagées par son petit peuple de gueux, de serfs et de faux savants qui se déchirent sur la conduite à tenir: pour sauver le seigneur, faut-il faire allégeance au dragon, ou au contraire le combattre sans relâche? Pour le savoir, il faudra pénétrer dans ce conte moral et cet album dense et hors normes en n'oubliant jamais que l'homme est un dragon pour l'homme, et que le spleen tchèque est un fin mets qui se mérite: " Qui sait, peut-être que les gouffres ne dissimulent que d'autres gouffres. Et qu'il n'y a jamais de fond, jamais de repos. Et que, dans chaque gouffre, un dragon vous guette." Étrange et improbable bande dessinée que celle-ci, se jouant de tous nos repères: récit graphique se présentant dans un format à l'italienne et un luxueux dos toilé, ce Dragon qui ne dort jamais déroute dès ses premières planches (et elles sont plus de 150!), par sa narration, son atmosphère et le phrasé peu convenu de ces deux serfs très expressifs et très bavards, perdus au milieu d'une forêt qui pourrait être Brocéliande. Un inconfort très relatif et qui devient vite fascinant grâce à l'univers graphique absolument unique du dessinateur et coloriste Jirí Grus, inconnu jusqu'ici, et qui mêle comme rarement le classicisme et la modernité, voire l'institutionnel et le contemporain, comme l'est ce Dragon: publié en 2015 par la ville de Trutnov, en République tchèque (le récit modernisant des chroniques moyenâgeuses et légendaires sur la fondation de la ville), Le dragon qui ne dort jamais et Casterman ont bénéficié de l'aide du ministère de la Culture tchèque pour cette édition en français, sans doute représentative d'une "nouvelle BD tchèque" largement inconnue hors de ses frontières -et qui éclot pourtant depuis une vingtaine d'années, à la fois très éloignée et très proche des rares références tchèques que l'on est capable de citer ici, d'Alfons Mucha, star de l'art nouveau, à Zdenek Miler, créateur de la fameuse Petite Taupe. Sorti le... 18 mars, veille de confinement, ce Dragon-là mérite de ne pas rester dans le gouffre.