Comment définir la musique "expérimentale"? La tâche paraît à peu près impossible. Elle n'est pas vraiment un genre en soi -on parlera autant de rock expérimental que de jazz ou de rap expérimental. Elle ne se résume pas non plus à un simple qualificatif, forcément relatif: après tout, ce qui est osé, aventureux, pour les uns, pourra sonner familier pour des oreilles plus aiguisées. L'expérimental est encore moins synonyme d'underground: si les stars du "genre" n'atteindront jamais la première place des hit-parades, elles bénéficient d'audiences conséquentes et de médias attentifs (merci Internet).
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Comment définir la musique "expérimentale"? La tâche paraît à peu près impossible. Elle n'est pas vraiment un genre en soi -on parlera autant de rock expérimental que de jazz ou de rap expérimental. Elle ne se résume pas non plus à un simple qualificatif, forcément relatif: après tout, ce qui est osé, aventureux, pour les uns, pourra sonner familier pour des oreilles plus aiguisées. L'expérimental est encore moins synonyme d'underground: si les stars du "genre" n'atteindront jamais la première place des hit-parades, elles bénéficient d'audiences conséquentes et de médias attentifs (merci Internet).De ce flou, peu réussissent à en tirer autant profit qu'Yves Tumor. S'il fallait classer son album SafeIn the Hands of Love, on parlerait volontiers de soul expérimentale. S'il fallait le conseiller à des amis, on le glisserait autant dans la playlist des esprits les plus pop que dans celle des amateurs d'itinéraires bis. Comme sa musique, la biographie du bonhomme reste volontiers nébuleuse. Originaire de Knoxville, dans le Tennessee, Yves Tumor a évolué dans la scène arty de Los Angeles, a collaboré avec le rappeur queer Mykki Blanco, avant de filer en Europe (on l'a repéré du côté de Berlin, puis Turin). Yves Tumor est, évidemment, un pseudo: ce n'est d'ailleurs pas le seul de Sean Bowie -son identité la plus souvent citée, mais jamais confirmée par l'intéressé (qui se fait appeler aussi Shanti, Rahel Ali, Bekelé Berhanu...). Après deux projets sortis en franc-tireur ( Experiencing the Deposit of Faith, l'an dernier, et Serpent Music, en 2016), il publie aujourd'hui un premier album, sur Warp -label ô combien synonyme de musique électronique "intelligente", pointue, voire... expérimentale. Il est rare d'entendre un disque qui joue des codes sans sonner par trop artificiel ou laborieux. Avec Safe In the Hands of Love, Tumor parvient pourtant à la fois à dérouter et à captiver, à effrayer et à séduire. Parfois dans le même morceau. Economy of Freedom est un bon exemple: il démarre sous la forme d'une electronica sombre et abrasive (pensez Oneohtrix Point Never), avant de fondre comme un carré de sucre dans une dream pop languide. Plus loin, le single Noid est aussi immédiat qu'un single de The Avalanches, tout en glissant un sous-texte ouvertement politique (" 911, 911, 911/Can't trust them", chante Tumor, faisant référence aux violences policières aux États-Unis). De son côté, avant d'être balayé par un orage bruitiste, Licking An Orchid est ce qui se rapproche le plus d'une ballade folk. Dans tous les cas, Tumor manipule l'ascenseur émotionnel avec une perversité rare. Introduit par des bruits d'insectes pénétrant l'oreille, Hope In Suffering est un véritable champ de bataille sonore, là où Recognizing the Enemy joue l'apaisement. En toute fin, Let the Lioness In You Flow Freely résume bien les intentions de Tumor, jusqu'à l'absurde: noyant sa lamentation dans un mur du son éreintant à la My Bloody Valentine, le morceau finit par se fracasser dans le sample d'un titre pop FM. Aussi vicieux que jouissif.