Le 10 décembre 1974, Queen se produit pour la première fois en Belgique, au Théâtre 140 à Bruxelles, 600 places. Les tickets coûtent 160 francs belges en prévente (4 euros), 200 le soir même. " Le cachet de Queen devait être aux alentours de 2000 livres (2300 euros), et le groupe était content de jouer devant 350 personnes, une bonne moitié de salle: dans d'autres villes du continent, il y avait moins de monde." Michel Perl, promoteur du show avec Paul Ambach (1), se rappelle du colossal matériel: " Impossible à rentrer par les coulisses, il a fallu traverser le hall d'entrée du 140 où des vieilles dames jouaient aux cartes: on n'a pu mettre que la moitié du contenu des 2 grands camions sur scène." Fin 1974, Queen n'a pourtant rien de modeste, c'est déjà une machine rock gonflée à l'hélium de la nouvelle célébrité acquise par le tube Killer Queen, sorti en octobre. Le public belge, qui ne reçoit pas encore la BBC et ses vedettes frémissantes de Top Of The Pops, découvre le groupe sur le succédané télé hollandais, Avro's Toppop (2) . Choc visuel. Freddie, main droite gantée de cuir noir...

Le 10 décembre 1974, Queen se produit pour la première fois en Belgique, au Théâtre 140 à Bruxelles, 600 places. Les tickets coûtent 160 francs belges en prévente (4 euros), 200 le soir même. " Le cachet de Queen devait être aux alentours de 2000 livres (2300 euros), et le groupe était content de jouer devant 350 personnes, une bonne moitié de salle: dans d'autres villes du continent, il y avait moins de monde." Michel Perl, promoteur du show avec Paul Ambach (1), se rappelle du colossal matériel: " Impossible à rentrer par les coulisses, il a fallu traverser le hall d'entrée du 140 où des vieilles dames jouaient aux cartes: on n'a pu mettre que la moitié du contenu des 2 grands camions sur scène." Fin 1974, Queen n'a pourtant rien de modeste, c'est déjà une machine rock gonflée à l'hélium de la nouvelle célébrité acquise par le tube Killer Queen, sorti en octobre. Le public belge, qui ne reçoit pas encore la BBC et ses vedettes frémissantes de Top Of The Pops, découvre le groupe sur le succédané télé hollandais, Avro's Toppop (2) . Choc visuel. Freddie, main droite gantée de cuir noir, soutient un micro-canne qu'une poignée gauche aux ongles vernis caresse d'une louche volupté. Sa coiffure évoque un chien brun de taille moyenne qu'on lui aurait implanté sur le crâne, donnant au chanteur, dont la dentition protubérante vient nous rappeler l'importance de l'orthodontie, un supplément d'extraterritorialité. La section rythmique, John Deacon et Roger Meddows-Taylor, semble plutôt être là à titre décoratif, alors que le guitariste Brian May domine d'une coiffure caniche-Renaissance un look à cape blanche de Superman premier communiant. A la fois différent de la meute glam-hard de l'époque et un brin grotesque. La chanson, elle, s'avère vicieusement stylée: sur une intro de claquements de doigts et de piano péteux, elle raconte l'histoire d'une courtisane de la haute, ce qui permet à Mercury de citer Moet & Chandon et aussi Marie-Antoinette, 3 décennies avant les branchouillades emperruquées de Sofia Coppola. May place plusieurs interventions de guitare aristocratique, ciselées à la manière d'un Hendrix cosmique qui serait propre sur lui. Par-delà la mélodie et son effet rebondissant, on succombe aux harmonies vocales bizutées par les effets fuzz et échevelés du producteur Roy Thomas Baker. Conséquence inévitable de cette chimie pétroleuse: Killer Queen est un tube en Belgique et dans divers pays continentaux, numéro 2 en Grande-Bretagne et à la porte du Top 10 aux Etats-Unis. C'est le début d'une gloire commerciale de 17 ans, Mercury mourant du sida en novembre 1991. Queen ne fera jamais mieux comme entité rock que Killer Queen et l'album apparenté, Sheer Heart Attack. Même si le LP suivant, A Night At The Opera, et l'emblématique Bohemian Rhapsody deviendront la borne standard du Queen seventies, et donc historique . Même si, ultérieurement, Queen renoue avec des éclairs d'inspiration, le groupe va peu à peu s'enfoncer dans un lourd vaudeville pour stades. En cause majeure, le déclencheur de l'aventure qui est aussi son plus grand abuseur: Freddie Mercury. Farrokh Bulsara -c'est le même- naît le 5 novembre 1946 à Zanzibar, confetti d'Empire britannique au large de la Tanzanie. Fils d'un employé d'origine indienne de l'Office Colonial, Farrokh file en pension près de Bombay où il passe près d'une décennie avant de déménager en famille dans le Middlesex, au sud-est de Londres. Il a 17 ans, et se trouve teenager complexé par son allure "exotique", une dentition proéminente et une sexualité incertaine. Naturellement doué au piano -il retient les mélodies dans l'instant-, il s'inscrit dans un collège d'art tout en fantasmant sur un destin à la Jimi Hendrix, qu'il découvre en 1967 et idolâtre sans mesure... Mixant sa fascination pour les grands orientaux -l'Egyptienne Oum Kalthoum ou l'Indienne Lata Mangeskhar- aux pionniers hystériques à la Little Richard, avec un soupçon de pop sixties (The Who), Farrokh devient Freddie en avril 1970 lorsqu'il rejoint Roger Taylor et Brian May issus du groupe Smile. C'est lui qui impose le nom de Queen et conçoit une image proto-gay -cf. la pochette suintante de Sheer Heart Attack- bien qu'il vive alors avec une femme et que les 3 autres soient de l'espèce hétéro certifiée. Déjà l'art de la grande mise en scène pour booster des fantasmes sans limite. Mercury n'aurait pu être que la caricature du pseudo mythologique romain choisi -le Dieu du commerce- mais il possède un truc vocal unique. Une faconde scénique exubérante de Noureev sous poppers, passant d'une tessiture naturelle de baryton à des éclairs de ténor inégalés en pop-rock. Avec le recul, on comprend que Queen -comme tous les autres groupes marquants- est le résultat d'une improbable chimie: rencontre d'un batteur sachant chanter (Taylor), d'un guitariste construisant son propre instrument sur un modèle inédit (May) et d'un bassiste (Deacon) aussi charismatique qu'un mur de parpaing. Ce dernier assumant néanmoins parfaitement les soubassements de l'édifice tout en en composant le plus gros succès du quartet aux USA, Another One Bites The Dust. La technique est de mise: les 5 premiers albums ont tous été produits par l'Anglais Roy Thomas Baker (1946). En analogique, bien sûr, et avec un flair pour les chorégraphies vocales en apoplexie, le piano dramatisé et une dose de mélo. Sur des mélodies souvent finaudes, les décalages rétro-cabarets contrastent avec les saillies heavy inspirées de Led Zep, même si le blues reste totalement en dehors de l'affaire. Ce mix bizarre, à la fois pimpant et tenté par le vertige de la décadence, résonne aujourd'hui encore d'une certaine électricité. Avant de s'embarquer dans un voyage musical qui symbolise tout le dinosaurisme des années 80 et quelques hits génialo-débiles ( Radio Gaga, We Are The Champions), Queen fut, le croiriez-vous, un groupe singulier et même cinglant. To be or not to has been: Shakespeare, autre excentrique anglais, eût adoré. l (1) ILS ONT VENDU LEUR BUSINESS, MAKE IT HAPPEN, À LIVE NATION EN 2002. (2) MOTS-CLÉS YOUTUBE: QUEEN KILLER QUEEN AVRO'S TOPPOPTEXTE PHILIPPE CORNET