"Keep Portland Weird." Barrant un mur aveugle sur la 3e rue, entre Burnside et Ankeny, et décliné par ailleurs sous des formes diverses, le slogan tient lieu, pour ainsi dire, de manifeste à la cité s'épanouissant sur les bords de la Willamette River. Réputée comme étant l'une des villes les plus écologiques des Etats-Unis, Portland cultive aussi un sens aiguisé de l'excentricité -diversement ostensible, sans doute, mais qui se retrouve, presque imperceptiblement, jusque dans une manière d'être. Qualités qui ont contribué, parmi d'autres, à en faire un lieu "hip" par excellence -on pense à San Francisco, en version flanelle et parka cependant, le climat de l'Oregon ayant aussi ses exigences. Et un endroit agréable à vivre, selon toute apparence: "C'est encore la petite ville. C'est encore le genre de ville où les gens s'adressent des signes en voiture et te hèlent quand tu marches dans la rue. De bonnes choses, plutôt encourageantes (...)", observe le narrateur de Pink (1), le roman écrit par Gus Van Sant en 1997, où il la rebaptise Sasquatch, d'après le terme indien. Soit une impression rejoignant celle du visiteur de passage pour quelques jours dans un cadre où le passé industriel se fond avec bonheur dans un horizon en cours de "boboïsation" objective, des vestiges d'americana affleurant encore ici et là entre les voies de tram et autres boutiques branchées.
...

"Keep Portland Weird." Barrant un mur aveugle sur la 3e rue, entre Burnside et Ankeny, et décliné par ailleurs sous des formes diverses, le slogan tient lieu, pour ainsi dire, de manifeste à la cité s'épanouissant sur les bords de la Willamette River. Réputée comme étant l'une des villes les plus écologiques des Etats-Unis, Portland cultive aussi un sens aiguisé de l'excentricité -diversement ostensible, sans doute, mais qui se retrouve, presque imperceptiblement, jusque dans une manière d'être. Qualités qui ont contribué, parmi d'autres, à en faire un lieu "hip" par excellence -on pense à San Francisco, en version flanelle et parka cependant, le climat de l'Oregon ayant aussi ses exigences. Et un endroit agréable à vivre, selon toute apparence: "C'est encore la petite ville. C'est encore le genre de ville où les gens s'adressent des signes en voiture et te hèlent quand tu marches dans la rue. De bonnes choses, plutôt encourageantes (...)", observe le narrateur de Pink (1), le roman écrit par Gus Van Sant en 1997, où il la rebaptise Sasquatch, d'après le terme indien. Soit une impression rejoignant celle du visiteur de passage pour quelques jours dans un cadre où le passé industriel se fond avec bonheur dans un horizon en cours de "boboïsation" objective, des vestiges d'americana affleurant encore ici et là entre les voies de tram et autres boutiques branchées. Pour le cinéphile s'y ajoute le sentiment grisant de débarquer là en terrain inconnu mais familier à la fois. Bastion de l'animation made in USA (Bill Plympton, le réalisateur de Mondo Plympton, et Matt Groening, le producteur des Simpsons,en sont originaires, la périphérie de la ville accueillant par ailleurs les studios Laika, où ont été réalisés Coraline et ParaNorman, en attendant The Boxtrolls), la Cité des Roses est aussi la terre d'élection de Van Sant qui, après des étapes new-yorkaise et hollywoodienne, s'y est établi au début des années 80, pour y tourner son premier long métrage, Mala Noche, et ne plus la quitter. Des circonstances sur lesquelles il s'étendait, une dizaine d'années plus tard, dans un entretien publié en marge des scénarios de Even Cowgirls Get the Blues et My Own Private Idaho. (2) "Je m'étais rendu à Portland en 1977, afin de travailler sur Property, un film de Penny Allen. J'en ai fait le son, alors qu'Eric Edwards était le chef-opérateur (un poste qu'il occupera par la suite sur plusieurs films de Van Sant, ndlr). L'un des acteurs principaux du film était Walt Curtis, un poète du cru, qui avait publié, avec Mississippi Mud, une association sans but lucratif, un livre intitulé Mala Noche. C'était un ouvrage très fort dans mon souvenir, une sorte de journal, bien meilleur que tout ce que je pouvais bien écrire de mon côté. Et je savais que Walt me laisserait probablement filmer son livre, ce qui me permettrait aussi de retourner à Portland, où je souhaitais m'installer. Il y avait là une petite communauté cinématographique, avec l'une ou l'autre caméra en circulation, et des aspirants cinéastes qui pourraient sans doute me donner un coup de main. J'y suis donc reparti pour tourner le film. Je pensais que Mala Noche était le genre de film qu'Hollywood ne voudrait jamais faire, ce qui correspondait précisément à ma nouvelle philosophie, et à ma volonté de préserver une certaine pureté, ne serait-ce qu'en termes de sujet." De fait, on imagine mal Hollywood produisant un tel film, l'histoire d'un jeune homosexuel tombant amoureux fou d'un immigré clandestin mexicain ne le lui rendant pas, le tout en noir et blanc et en 16mm qui plus est. Et, s'agissant de son réalisateur, le premier d'une longue série de films mettant en scène des "outsiders" (il y aurait, dans la foulée, la bande de junkies braqueurs de pharmacies de Drugstore Cowboy, ou les deux jeunes prostitués de My Own Private Idaho). Van Sant en situe l'action au coeur même de Portland, comme pour une majorité de ses oeuvres à venir. Car s'il fera diverses infidélités à sa ville adoptive (pour ses films "mainstream", Good Will Hunting, tourné à Boston, et un Finding Forrester new-yorkais, entre autres, ou encore pour un Milk logiquement situé à San Francisco), ce sera comme pour mieux y revenir -ainsi, il n'y a pas si longtemps, de Restless.Rarement, à vrai dire, filmographie a-t-elle été à ce point marquée géographiquement. Au point que Portland peut apparaître consubstantielle du cinéma du réalisateur de Elephant. Un sentiment conforté à peine débarqué downtown. Et pour cause: jusqu'à l'hôtel où l'on a élu résidence qui sort tout droit de My Own Private Idaho, le Lucia, avec son lobby où flottent les Smiths ou Joy Division, n'étant autre que l'ancien Imperial Hotel -celui-là même au coin duquel déboulent Keanu Reeves et River Phoenix au guidon de leur Norton au moment de remonter Broadway. Se balader dans downtown, avant de poursuivre jusqu'au Pearl District, avec passage par Skid Row, quartier sinistré sensiblement quoique non intégralement relifté, et accueillant d'ailleurs toujours son lot de "hobos" des temps présents et autres sans-abri, c'est toucher à l'humeur même des trois premiers films du cinéaste. Soit les Mala Noche,Drugstore Cowboy et My Own Private Idaho précités, qui allaient en faire l'une des voix les plus singulières du cinéma indépendant américain. Humeur également sonore, en l'occurrence, avec en toile de fond, le hululement caractéristique des trains, indissociable de l'imaginaire américain tel que l'a véhiculé le cinéma, et jusqu'à Mala Noche, dont il habitait plusieurs plans. Van Sant a tourné celui-là dans un Portland interlope, entre l'hôtel borgne de la 6e où résidaient les illégaux mexicains et l'improbable épicerie tenue par le narrateur. Et si le souvenir tend à s'en dissiper dans le paysage urbain remodelé, on trouve, par exemple, au rang des enseignes vintage balisant le quartier, le Mary's Club, boîte à strip-tease historique de la place, le chancelant Paris Theater, et l'on en passe, comme l'incongru Voodoo Donuts, en plus des hôtels en sommeil et autres entrepôts désaffectés... Chemin faisant, les échos de My Own Private Idaho et Drug-store Cowboy se chevauchent pour leur part. Certes, le Governor's Hotel, palace de la 11e rue, n'a-t-il plus que le nom en commun avec l'établissement décati sur lequel règnent Bob et sa compagnie de junkies et autres déshérités dans le premier. La Elk Fountain, sur South West Main Street, entre Chapman Square et Lownsdale Square, est par contre toujours bien en l'état avec son cerf, qui marquait l'arrivée de Reeves et Phoenix en ville. Et dont Van Sant, facétieux, avait changé la dédicace à David P. Thompson, maire historique de Portland, en un "The Coming of the White Man" lourd de sous-entendus. Non loin de là, Huber's, le plus ancien bar de la ville, sur la 3e, est pratiquement un passage obligé, découvert au bout d'un long couloir derrière sa façade trendy passe-partout. C'est là que le réalisateur avait situé les intérieurs en alcôves de Jake's, autre institution locale, en une contraction toute cinématographique -et par ailleurs le cadre où le film prenait une tournure définitivement amère. On en ressort pour s'en aller apprécier à quelques blocs de là, de l'autre côté de Burnside, qui délimite le sud et le nord de la ville, Union Station -le phare de Drugstore Cowboy, contemplé par Matt Dillon depuis un St Francis Hotel aujourd'hui ravalé. Les sirènes des trains accentuent le côté couleur locale, les nombreux ponts de la Willamette, se découpant dans la pâleur d'un crépuscule hivernal, achevant de donner à la scène des contours irréels. Remontant Glisan Street, les boutiques et restos le disputent aux cafés quand ce ne sont pas des condominiums dernier-cri -le tout, non dénué de style pour autant. Arrivé à hauteur de la 13e rue, le sigle Chown Pella se détachant sur un mur de briques, et immortalisé dans Drugstore Cowboy lui aussi, vient rappeler le passé industriel du Pearl District -le bâtiment devait inaugurer, en 1996, la vague de reconversion d'anciens entrepôts en lofts résidentiels. Passé l'Interstate 405, autoroute traversant la ville, on accède à Nob Hill, et sa succession de maisons en bois, caractéristiques de l'immobilier résidentiel de quantité de villes américaines. Avec ici un petit côté branché arty -Bettie PageReveals All côtoie Blue is the Warmest Colour au programme du Cinéma 21. Il s'en faut de peu pour que, au croisement de Glisan et la 21e, on ne se croie projeté dans la scène d'ouverture de Drugstore Cowboy: le fronton du bâtiment, qui accueille désormais le Underdogs Sports Bar, affiche toujours Nob Hill Pharmacy, celle-là même que dévalisaient Matt Dillon et ses comparses au début du film, en un enchaînement rendu plus mémorable encore par la crise d'épilepsie simulée de Heather Graham. Deux blocs plus loin, sur Irving, se trouvent les Josephine Apartments -là où aménageait la fine équipe de junkies essayant de se faire quelque peu oublier. En pure perte. Quoique repeint de frais, l'endroit est reconnaissable entre mille -une plaque rappelant le tournage y a par ailleurs été apposée, à toutes fins utiles. Redescendu dans le bas de la ville, on laisse derrière soi le White Stag Sign pour emprunter le Burnside Bridge et traverser la Willamette River. A l'extrémité Est du pont, niché sous son armature métallique, se trouve le Burnside Skatepark, où Gus Van Sant a tourné de nombreuses scènes de Paranoid Park, en 2007. Créé par la communauté des skaters de Portland au début des années 90, l'endroit, inscrit dans un environnement désolé, tient du condensé d'une culture urbaine adolescente que le réalisateur a su mieux cerner, peut-être, que tout autre. Là, par un petit matin frisquet, ils sont deux skaters qui tentent de se réchauffer autour d'un brasero de fortune. Et d'aviser, d'un regard soupçonneux, le visiteur s'aventurant dans leur domaine -il faut montrer patte planche, en effet, l'évocation de Van Sant, assortie des dollars nécessaires à l'achat de bière, ayant rapidement raison de réticences de principe, avec un large sourire en prime. Si les premiers films de Van Sant avaient pour cadre l'Ouest de Portland, ceux des années 2000 adoptent, pour leur part, la rive Est de la Willamette. Ainsi donc de Paranoid Park, portrait subjectif d'un ado dont l'existence déraille. Mais aussi, auparavant, de Elephant, maître exercice de mise en scène réalisé en 2003 et revenant, de manière toute personnelle, sur le drame de Columbine. Pour "reconstituer" ce dernier, le cinéaste avait choisi la Whitaker Middle School, au nord-est de la ville, dans le quartier de Concordia, banlieue résidentielle type, avec ses maisons en bois, son église et sa pizzeria Hot Lips. Rien que du bien ordinaire, donc, jusqu'aux petites grappes d'ados croisés en cours de route, et qui auraient aussi bien pu être ceux, anodins, peuplant le film. Désaffecté à l'époque du tournage, le lycée devait être rasé en 2007, suite à la présence de moisissures et de radon. Ne subsiste aujourd'hui au 5700 NE 39th street qu'un grand vide, flanqué d'une piste d'athlétisme et d'un terrain de sport fréquentés par de rares joggeurs -il faudra vérifier auprès d'une voisine, éberluée, qu'il y eut bien là, un jour pas si lointain, un établissement scolaire. Le chauffeur de taxi n'en demande pour sa part pas tant, qui nous dépose ensuite au Lone Fir Cemetery, au sud-est de la ville, entre Stark et Morrison, où Van Sant a tourné certaines scènes de Restless. A l'image d'une bonne part de son cinéma, l'endroit est frappé de mélancolie, celle-là même qui enveloppe Mia Wasikowska et Henry Hopper dans leur curieuse déambulation à front de vie et de mort. On s'égare dans l'alignement désordonné des pierres tombales, les pensées vagabondant au gré d'épitaphes figeant pour l'éternité l'histoire, locale et américaine. On poursuit à pied, empruntant Morrison sur une demi-douzaine de blocs pour rejoindre Hawthorne, que l'on remonte jusqu'au 3553. La petite Tour Eiffel surplombant la devanture de Chez Machin, crêperie française, tient, de prime abord, de l'excentricité kitsch comme la ville les apprécie à l'évidence. Les crêpes salées valent le détour; l'intérêt se porte pourtant bientôt ailleurs, sur cette peinture murale impeccablement préservée que l'on découvre passé la cuisine, dans un large patio. Van Sant l'avait peinte, en 1986, pour ce qui était alors l'une des adresses de Macheezmo Mouse, fast-food mexicains implantés à Portland -d'où le motif alignant cactus, sombrero et guitare de mariachi de circonstance. Le réalisateur était l'ami des fondateurs de la chaîne de restaurants, dont le spectateur attentif relèvera qu'elle figure au générique de Mala Noche, ceci expliquant cela. Il faut compter une demi-heure, avec le bus 16, pour rallier St Johns Bridge au départ de downtown. La ligne épouse, peu ou prou, les contours du générique d'ouverture de Restless, et c'est un autre Portland qui se dévoile alors que l'on remonte Front Ave, avec ses voies de triage et leurs alignements de wagons de marchandises, auxquelles répondent les usines du bord de fleuve, vestiges d'un autre temps pour certaines, l'ensemble composant un paysage post-industriel rendu plus fascinant encore par la lumière hivernale. Emergeant parmi les arbres, le pont suspendu, auquel ses arches ont valu le surnom de "cathédrale", strie bientôt l'horizon, magnifique -on comprend qu'il aimante pour ainsi dire la caméra de Van Sant qui, outre Restless, l'a utilisé pour la scène du braquage du groupe rock de My Own Private Idaho, avant de le montrer, furtivement, au tout début de Paranoid Park. Arrivé au sommet, et sous un ciel que l'on croirait sorti de son cinéma, la vue, de toute beauté, porte jusqu'aux contreforts enneigés du Mount Hood. Stanley Kubrick y a tourné certains des extérieurs de Shining, mais c'est là une autre histoire, qui vaudrait bien, elle aussi, un voyage... (1) GUS VAN SANT: PINK, ED. HACHETTE, 2001, POUR LA TRADUCTION FRANÇAISE. (2) GUS VAN SANT: MY OWN PRIVATE IDAHO & EVEN COWGIRLS GET THE BLUES, ED. FABER & FABER, 1993. TEXTE Jean-François Pluijgers, À Portland