Ils ne passent pas leur journée au téléphone (quoique...) ou à taper à la machine, les yeux rivés sur leur kelton, à attendre que la journée se termine mais comme la Joséphine de Thierry Hazard, ils dansent le jerk. Ils, ce sont les ados de Los Angeles. Imités depuis peu aux 4 coins de la planète. Pour éviter toute ambiguïté, le jerk de 2010, phénomène urbain, n'a à priori pas grand-chose à voir avec celui des années 60, symbole de la négation du couple. Comme lui néanmoins, il se danse sans contrainte. Libre. Spontané. Débridé.
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Ils ne passent pas leur journée au téléphone (quoique...) ou à taper à la machine, les yeux rivés sur leur kelton, à attendre que la journée se termine mais comme la Joséphine de Thierry Hazard, ils dansent le jerk. Ils, ce sont les ados de Los Angeles. Imités depuis peu aux 4 coins de la planète. Pour éviter toute ambiguïté, le jerk de 2010, phénomène urbain, n'a à priori pas grand-chose à voir avec celui des années 60, symbole de la négation du couple. Comme lui néanmoins, il se danse sans contrainte. Libre. Spontané. Débridé. " L'idée est de se montrer aussi différent, particulier, unique que possible", éclaire Shariff Hasan, 32 ans, coproducteur du film American High School. Une sorte de Malcolm McLaren des temps modernes qui a découvert le mouvement en enseignant l'entreprenariat en ligne dans des écoles publiques et développe plusieurs projets sur le sujet. " Pour y parvenir, les kids mélangent tout: le breakdance, le krump, même parfois le ballet... Ils prennent tout ce qu'ils trouvent dans le passé et se l'approprient. En font quelque chose d'à la fois familier et unique. Il y a autant de danses que de gamins..." Le jerk (secousse ou secouer en français dans le texte) ne se limite pas à quelques pas aussi variés et nombreux soient-ils. Le jerk est un mode de vie. Un mode de vie qui découle de la culture vidéo virale, de l'avènement de YouTube et d'une multitude de sites de partage en ligne. C'est en quelque sorte un gigantesque concours de popularité. Les gosses en quête de reconnaissance filment leur vie, leurs fêtes, leur mode, leur musique, leurs danses et les répandent grâce au Web. Dans quel but? Celui de défendre son identité... " Le jerk est une histoire de réseau social... Quand les gamins entrent à l'école, ils veulent devenir la star du collège mais YouTube, Dailymotion et compagnie ont agrandi la cour de récréation. Grâce à Internet, le terrain de jeu s'est étendu. Il n'a plus la taille d'un établissement scolaire, il est aussi grand que le monde... " Le jerk est apparu à Los Angeles en 2008. Les premiers crews comme les Go Go Power Ranger$, les UCLA Jerk Kings et les Action Figure$ sont des gamins de Long Beach et de South Central. Des teenagers venus de quartiers plutôt défavorisés désireux de former un groupe mais pas un gang. Des jeunes montrant leurs exploits (jerkin, reject, dippin) partout où on était prêts à les regarder: rues, collèges, centre commerciaux, parkings... " Je ne vais pas prétendre qu'il n'y a pas de drogues qui circulent. Les ados restent des ados. Mais il s'agit définitivement d'un mouvement non violent. La violence n'est pas acceptée et ne l'a jamais été. La majeure partie de la violence vient de la compétition. Qui est le plus costaud? Le plus grand? Le plus riche? Avec Internet, les repères ont changé. Les questions sont devenues: qui compte le plus de hits? Qui a le plus d'amis? Fini l'agression physique pour s'imposer. En dehors de concours de danse, la plupart des crews ne se rencontrent même pas. L'arbitre, c'est la reconnaissance. Et elle répond à une question: qui peut devenir le plus célèbre?" Avec le jerk, l'important n'est plus d'être le meilleur rappeur ou le meilleur danseur. C'est d'être celui qui fait kiffer. Certains d'entre eux sont parvenus à saisir des opportunités de carrière liées à leur énorme succès sur la Toile et au nombre de gens qu'ils touchaient mais si les kids communiquent entre eux et expriment leurs passions en ligne, c'est pour se construire un large réseau social. " Si tu veux être reconnu et intégré, tu crées un truc nouveau auquel tout le monde peut participer. La chose la plus évidente et facile, c'est la danse. La deuxième, c'est la musique. Et la troisième, c'est la mode. Les kids, donc, réfléchissent. Créent quelques pas. Imaginent un morceau. Et surtout tournent une vidéo dans laquelle ils se trémoussent et affichent ostensiblement leur look. Chacun s'invente sa propre manière de bouger qu'il véhicule ensuite avec ses chansons et ses clips." Derrière, il en fait la promotion via MySpace, Facebook, YouTube... Comme une cote de popularité, ça s'entretient, il met son blog à jour, twitte, poste... Quand les parents sont partis, la maison danse. Le jerk est un truc de House Parties. Musicalement, la plupart du temps enregistré sur ordinateur, il se situe à mi-chemin entre le rap, plus particulièrement le son Dirty South, et une électro aux beats saccadés pleine de clap clap. Les textes? Souvent crus. " Beaucoup de morceaux sont portés sur le sexe. Mais c'est normal. C'est le petit monde des ados. Ils peuvent y dire ce qu'ils veulent et veulent y dire ce qu'ils vivent. Désir, frustration, confusion..." Ça n'a pas été facile évidemment à faire avaler aux majors. Et c'est sans doute ce qui explique que les New Boyz sont les premiers à avoir percé... Power 106 a donné un sacré coup de main aux gamins. Au moment d'organiser il y a 2 ans à peine une tournée dans les écoles secondaires, les responsables de la plus grand radio rap californienne ont réalisé que les ados n'avaient pas dans leur iPod les morceaux les plus populaires de leur playlist. Tout venait d'Internet. Et le jerk avait particulièrement la cote. " Comme les New Boyz avaient pratiquement la seule chanson clean, je veux dire qui ne parle pas de bite et de cul, c'est celle qui a été retenue pour les ondes. Ce n'était pas le morceau le plus populaire, c'était juste le plus présentable", raconte Shariff Hasan. Warner a sauté sur l'occasion. Car il convient de le préciser, il n'y a pas vraiment de label indé derrière le jerk. Ce sont les ados qui sont indépendants, enregistrent, markettent... Les majors leur offrent juste de la visibilité et un vrai réseau de distribution. Puis, si les maisons de disques proposent les titres lissés, le jerk authentique a tout le loisir de circuler sur Internet. " Internet est le garant de l'authenticité. Certains de ces gamins ont 15 ou 16 ans. Quand tu les écoutes, tu te demandes comment ils savent certaines choses de la vie. Plus parfois que les filles de 30 ans que je côtoie." L'industrie du disque est en quelque sorte la porte d'entrée et le Web l'expression directe, sincère, non aseptisée, de la jeunesse. Les gosses ne se laissent pas manipuler. Ce sont plutôt eux qui manipulent. " Le premier deal des New Boyz n'était pas terrible mais ils l'ont bien renégocié depuis. Ils savent comment jouer avec le système. Ce qu'ils sont est primordial à leurs yeux. Ils ne font pas de compromis sur leur identité mais ils veulent devenir connus. Et leur désir de célébrité prime..." Derrière une poignée de tubes ( voir ci-contre), il y a des centaines de morceaux jerk plus ou moins au même niveau de popularité. Selon Shariff Hasan, ils doivent être environ 500 000 gamins à danser et uploader. Et ce qui est sûr, c'est qu'on en dénombre un peu plus chaque jour même si on a tendance à arrêter de jerker quand on entre dans la vie active ou à l'université. Les Jerks peuvent être des petits blacks de Watts comme des petits blancs de Westwood. " C'est une culture de jeunes. Pas une culture de race... Le mouvement est né avec des gamins, noirs et hispaniques, qui cherchaient un nouveau type de culture leur permettant d'être eux-mêmes. Cette lutte pour défendre sa personnalité, son identité, est universelle. " Il y a d'ailleurs des jerks partout. En Asie, en Australie, en Afrique... En Angleterre, en France, en Belgique... " Mais il va de soi qu'il s'agit surtout pour l'instant d'un phénomène américain. Le capitalisme et l'entreprenariat sont tellement ancrés dans notre culture que ça incite les kids à vouloir devenir riches et célèbres." L'art a toujours été limité, cadré par les écoles, les académies, les compagnies de distribution, les studios, les galeries. Internet change la donne. Met en lumière tous ces gens qui chantent, dansent, font de grandes choses tous les jours sans que quiconque le sache. " L'industrie musicale telle qu'on la connaît est en train de mourir. Pas comme tout le monde le pense à cause du téléchargement. Mais parce que les gens n'ont plus besoin de s'identifier à quelqu'un pour se sentir célèbres, talentueux et cool. L'envie de devenir toi-même une star dépasse largement le désir d'en trouver de nouvelles à idolâtrer. " TEXTE JULIEN BROQUET, À LOS ANGELES.