Carnets noirs
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Carnets noirs DE STEPHEN KING, ÉDITIONS ALBIN MICHEL, TRADUIT DE L'ANGLAIS (USA) PAR OCÉANE BIES ET NADINE GASSIE, 428 PAGES. 7 John Rothstein ne va pas vivre longtemps -on ne dévoile rien, il est assassiné après quelques pages seulement-, mais il rejoint tout de même un fameux panthéon: celui des écrivains que Stephen King, légende vivante et pop star de la littérature américaine, prend un plaisir pervers à torturer dans ses romans. On pense bien sûr au Paul Sheldon de Misery. Mais il y eut aussi Thaddeus Beaumont dans La Part des Ténèbres, Ben Mears dans Salem, Mike Noonan dans Sac d'os... Autant de personnages derrière lesquels on pourrait reconnaître le maître -Rothstein est "le génie reclus de l'Amérique"-, lequel n'a pas fini de s'interroger sur le pouvoir de la fiction et le lien complexe, pour ne pas dire tordu, qui lie lecteurs et auteurs. La preuve une nouvelle fois ici, avec cet écrivain de polars qui se fait sauter le caisson par un fan en furie: "T'as créé l'un des plus grands personnages de la littérature américaine, puis tu lui as chié dessus. Un homme capable de faire ça mérite pas de vivre." Un fan fou qui n'oublie pas d'emporter les carnets noirs en moleskine de sa victime, remplis d'oeuvres inachevées. Des oeuvres qu'il enterre avant de se retrouver pour 30 ans en prison. Or voilà qu'il en ressort, bien décidé à les récupérer. Mais comme le dirait Jimmy Gold, personnage fétiche de Rothstein que le King s'amuse à citer en épigraphe: "Cette connerie c'est des conneries. " Stephen King le dit lui-même dans ses remerciements, dans ce qui devient alors l'ultime phrase de son dernier opus, s'adressant à ses lecteurs: "Si tu t'amuses, moi aussi." Dont acte: on sent que le King prend réellement son pied avec ces Carnets noirs. Si on a l'habitude d'un certain humour désabusé et omniprésent dans sa vaste oeuvre, l'auteur multiplie ici et comme jamais les clins d'oeil, les interactions et les références, compréhensibles ou non, à son propre travail et à celui des autres. Ces Carnets forment ainsi le deuxième volume d'une trilogie entamée avec Mr Mercedes, menée par le flic à la retraite Bill Hodges, mais dont le véritable réel tient pour l'instant en quelques scènes communes, vécues indépendamment. Une trilogie entamée sous le sceau du pur polar et de la course-poursuite, mais qui devrait réserver d'autres surprises dans sa conclusion, que l'on devine empreinte de fantastique en refermant ces Carnets. Mais rien de tout ça encore ici: le King tente au contraire de renouer avec le polar urbain tel que mis en place par John D. MacDonald, auteur US aujourd'hui disparu à qui l'auteur de Shining dédie ce qui doit être son cinquantième roman à peu près. OLIVIER VAN VAERENBERGH