Aaltra, Avida, Louise Michel et maintenant Mammuth. La complicité de Gustave Kervern et Benoît Delépine n'en finit plus d'engendrer des OVNI cinématographiques, des films inclassables autant qu'attachants, créatifs et rebelles. Une trajectoire qui ne pourrait s'incarner avec autant d'originalité si nos 2 lascars n'avaient eux-mêmes garanti leur absolue liberté des contingences commerciales. " On a tout de suite compris ce qui nous convenait en travaillant avec Vincent Tavier, notre producteur (belge, ndlr ) sur Aaltra , se souvient Delépine. On a fonctionné comme un groupe de rock, tous dans une camionnette avec une caméra. Une aventure humaine, dont on a réussi à ramener un film. Pour conserver cette légèreté, cette l...

Aaltra, Avida, Louise Michel et maintenant Mammuth. La complicité de Gustave Kervern et Benoît Delépine n'en finit plus d'engendrer des OVNI cinématographiques, des films inclassables autant qu'attachants, créatifs et rebelles. Une trajectoire qui ne pourrait s'incarner avec autant d'originalité si nos 2 lascars n'avaient eux-mêmes garanti leur absolue liberté des contingences commerciales. " On a tout de suite compris ce qui nous convenait en travaillant avec Vincent Tavier, notre producteur (belge, ndlr ) sur Aaltra , se souvient Delépine. On a fonctionné comme un groupe de rock, tous dans une camionnette avec une caméra. Une aventure humaine, dont on a réussi à ramener un film. Pour conserver cette légèreté, cette liberté, il fallait s'affranchir de toute préoccupation alimentaire. C'est pour ça qu'on continue Groland (1) , pour ne pas devoir vivre de nos films et entamer déjà leur budget de manière importante, aussi pour pouvoir demander à d'autres de travailler comme nous pour l'amour de l'art. Difficile d'aller voir Gérard Depardieu et de lui demander de travailler à l'£il si vous êtes vous-même salarié par la production... " " Pour emprunter au langage des sociétés, nous, notre cinéma, c'est "recherche et développement"", sourit Benoît Delépine, que son compère Kervern approuve en ajoutant: " Outre l'argent, on s'affranchit aussi des règles du cinéma, comme celle du champ-contrechamp. On n'aime pas, alors on ne fait pas. ça déroute certains spectateurs, mais on évite tous les plans intermédiaires, qui nous font trop chier. Alors on fait des ellipses en permanence, on veut que chaque plan fasse avancer le film. Des plans fixes, en plus, ce qui te force à mettre quelque chose d'intéressant dedans. " Dedans, et ce n'est pas rien, il y a cette fois Depardieu. " Notre espoir, c'était de retrouver le Gérard Depardieu des débuts, le grand bonhomme, celui qui prend des risques, qui est capable de tout sans devoir jouer la comédie, explique Delépine. On s'est dit qu'il n'était pas mort, qu'il était toujours vivant, qu'il était anar, qu'il avait toujours un grain. Ce n'était pas gagné d'avance mais on devait tenter le coup!" Et Kervern de poursuivre: " Il fallait bousculer le Depardieu apathique qu'on a vu dans trop de films, lui ouvrir un espace dans lequel il s'est engouffré heureusement avec grand plaisir, en se donnant à fond. " A fond au point d'aller plus loin même que prévu (une scène de branlette pas piquée des hannetons, pas de doublure pour des scènes très physiques en principe interdites par les assurances...), et de signer sa plus belle interprétation depuis très très longtemps. Leur liberté, Delépine et Kervern veulent qu'elle s'étende aussi au spectateur (" A lui de faire son film dans le film") et bien sûr aux acteurs. " La plus belle scène, celle des retrouvailles entre Gérard et Yolande Moreau, qui joue sa femme, on n'en a fait qu'une prise, précise Delépine, car on ne demande pas aux gens de reproduire un miracle... C'est encore une forme de liberté que de ne pas se couvrir quand on n'en ressent pas le besoin. " Jean-Pierre Guérin, le producteur de Mammuth, est heureusement de caractère "zen". Et c'est avec calme aussi qu'il a vu le duo choisir pour pellicule l'inversible, très difficile à manier (2) et qui n'avait jamais été utilisée pour un long métrage de fiction complet selon Kervern qui explique: " Nous voulions proposer aux gens une image très différente de ce qu'ils ont l'habitude de voir. Pas par maniérisme, pas pour faire original, mais parce que le cinéma c'est beau, la pellicule c'est beau, et cette beauté justifie que tu prennes des risques pour l'apporter au spectateur. " Un cadeau, en effet, offert par un film qui aspire " à la poésie du noir et blanc, mais en couleur", comme le dit Delépine. Une poésie organique, épousant à merveille un spectacle qui célèbre, par-delà la violence économique de la société, la capacité humaine à ré-enchanter la vie. (1) L'émission satirique de Canal +, à laquelle Delépine contribue depuis 1992 et Kervern depuis 2000. (2) Un seul labo français accepte encore cette pellicule faisant éclater les couleurs par temps très lumineux, mais dont la sensibilité s'adapte difficilement au manque de lumière. Rencontre Louis Danvers