C'est le genre de nom que les initiés se refilent entre eux. Un talent pas vraiment caché, mais qui est resté, jusqu'ici, assez loin des lumières du succès. Depuis 2006, Georgia Anne Muldrow a pourtant publié une bonne quinzaine d'albums. Mais sous différents noms, et avec un plaisir manifeste de brouiller les pistes. Un vrai casse-tête, imagine-t-on, pour sa maison de disques, au moment de pondre la bio de son nouvel album. Rien de tel alors que les accolades et les citations de ses pairs pour situer l'artiste. Car, pour ses contemporains, il n'y a pas de doute: Georgia Anne Muldrow est b...

C'est le genre de nom que les initiés se refilent entre eux. Un talent pas vraiment caché, mais qui est resté, jusqu'ici, assez loin des lumières du succès. Depuis 2006, Georgia Anne Muldrow a pourtant publié une bonne quinzaine d'albums. Mais sous différents noms, et avec un plaisir manifeste de brouiller les pistes. Un vrai casse-tête, imagine-t-on, pour sa maison de disques, au moment de pondre la bio de son nouvel album. Rien de tel alors que les accolades et les citations de ses pairs pour situer l'artiste. Car, pour ses contemporains, il n'y a pas de doute: Georgia Anne Muldrow est bien l'une des voix les plus originales et authentiques de sa génération. Du rappeur Mos Def -" elle est incroyable, elle est comme Roberta Flack, Ella Fitzgerald, elle a ce quelque chose qui n'appartient qu'à elle"- au chanteur/producteur à tout faire Dev Hynes (Blood Orange) -" c'est l'une de mes musiciennes préférées au monde"-, en passant par Ali Shaheed Muhammad (A Tribe Called Quest) - "je ne comprends pas comment elle n'est pas davantage connue". Peut-être parce que Muldrow a toujours privilégié l'artistique à la quête effrénée de la célébrité, qui aurait pu éventuellement faire d'elle une nouvelle Lauryn Hill. Fille de musiciens -le jazzman Ronald Muldrow (connu notamment pour sa collaboration avec Eddie Harris) et la chanteuse-compositrice-arrangeuse Rickie Byars Beckwith (entendue notamment chez Pharoah Sanders)-, elle a toujours baigné dans la jazz, la soul et le r'n'b. À partir de là, on comprend d'autant plus facilement que la musique soit pour elle une nécessité. Un endroit tenant lieu autant de récréation que d'espace de méditation et de réflexion. Sur Overload, son dernier album, Georgia Anne Muldrow célèbre ainsi autant l'amour qu'elle ne lève le poing pour protester. Et parce qu'il est peut-être son disque le plus cohérent, il pourrait, enfin, élargir une bonne fois pour toutes son horizon. Pour être clair, Overload est bien un disque de soul, mais moderne, rénovée -ou "nu" pour reprendre l'étiquette en vogue dans les années 90, où se mélangent soul, r'n'b, funk et jazz. Sur son album précédent, elle était entièrement produite par le magicien du sample Madlib. Si le panel de collaborateurs est ici plus disparate, Muldrow continue de privilégier des groove hip-hop -de l'élégie amoureuse d' Overload aux revendications de Blam. Sur le disque, les deux morceaux s'enchaînent, démontrant la facilité de la jeune femme pour passer de l'intime au politique: " Before I be a slave, I'll be buried in my grave", entonne-t-elle, la voix fière et combattante, pour pointer les inégalités raciales toujours présentes en Amérique. Entre la colère afro d'une Nina Simone et la soul psychédélique d'une Erykah Badu (à qui elle a d'ailleurs soufflé le morceau Master Teacher), Georgia Anne Muldrow apporte ainsi sa voix au débat. Aussi vibrante qu'attachante.