Cela fait un moment que Michaël Matthys s'est décidé à transcrire Au coeur des ténèbres à la faveur d'un roman graphique. On écrit volontairement "transcrire", pas "adapter" et encore moins "illustrer". Sombre et retors comme des sables mouvants, le texte de Conrad n'est pas de ceux que l'on aborde impunément. À en juger par la durée de l'odyssée et ses ramifications, tout porte à croire que Matthys a mis les pieds dans un marécage qui se révèle instable et fécond. Pour ne pas y couler à pic à la manière de Kurtz, la case presque vide de la fiction de Conrad, l'intéressé remue la terre et fait jaillir les possibles. On se souvient d'avoir aperçu dans son atelier un prem...

Cela fait un moment que Michaël Matthys s'est décidé à transcrire Au coeur des ténèbres à la faveur d'un roman graphique. On écrit volontairement "transcrire", pas "adapter" et encore moins "illustrer". Sombre et retors comme des sables mouvants, le texte de Conrad n'est pas de ceux que l'on aborde impunément. À en juger par la durée de l'odyssée et ses ramifications, tout porte à croire que Matthys a mis les pieds dans un marécage qui se révèle instable et fécond. Pour ne pas y couler à pic à la manière de Kurtz, la case presque vide de la fiction de Conrad, l'intéressé remue la terre et fait jaillir les possibles. On se souvient d'avoir aperçu dans son atelier un premier instantané sous la forme de plusieurs grands formats percutants. Ceux-ci étaient comme autant de témoins silencieux de ce jaillissement. Plus tard, en 2015, c'était dans le cadre d'Été 78, cet espace atypique imaginé par un couple de collectionneurs éclairés, que l'on avait pris la mesure du cours des choses. L'exposition portrait le nom révélateur de Rêve sombre. Parmi les oeuvres présentées, un grand format au fusain nous avait marqué. Il figurait un gorille à l'animalité menaçante, masse compacte et furieuse. On n'avait pas pu s'empêcher d'interpréter les puissants membres du singe comme un écho au bras colonial signé par la nature. Le tout pour une cruauté non moins aléatoire que celle de l'animal. C'est lors de cet accrochage qu'une grille de lecture supplémentaire avait été fournie par le galeriste de l'artiste, Jacques Cerami, qui laissait entendre qu'en déroulant le fil du roman, Matthys n'agitait pas seulement une corde historique... un récit familial était également mobilisé. On sait combien la Belgique a frotté son imaginaire à la pierre à feu congolaise. Il n'est pas rare que chez nous des arbres généalogiques cachent, comme l'a redoutablement formulé Pierre Michon, " quelque oncle retourné en barbarie sous le casque de liège". Dans un entretien avec Annabelle Dupret, Michaël Matthys explique le contenu de l'exposition. " Il s'agit des dessins d'origine. Je suis revenu récemment à la plume sur ces dessins. Ensuite, j'ai fait une sélection dans ces crayonnés encrés à la plume. Certaines pages avaient été abîmées par des empreintes de sang. Ce sont des travaux préparatoires", détaille-t-il. Il est intéressant de voir combien de brutalité ces esquisses recèlent, un peu à la manière des coloniaux de Conrad que la sauvagerie a " caressés sur la tête". Traversées de lignes et comme rayées, elles entrent en collision avec le texte du littérateur en exhumant la face obscure des êtres. Au-delà des mots, Matthys est à la fois caméraman, réalisateur et monteur, il embarque le spectateur avec lui, quitte à lui maintenir la tête sous l'eau. Puis, il y a ces taches de sang qui parsèment le papier. Le détail n'est pas anodin quand on sait que l'auteur de La Ville rouge est aimanté par les reflets du liquide de vie. À ses travaux au sang de boeuf s'est ajouté le projet d'utiliser les flux de proches et de collectionneurs pour imaginer des oeuvres. Sans connaître l'issue de tout cela, on fait le voeu que cette envoûtante aventure graphique, tout sauf innocente, ne se conclue pas avec les terribles mots de Kurtz: " Horreur, horreur."