"Il n'y a que deux Phil Spector sur cette Terre et je suis l'un des deux." Cette déclaration, parfaitement stevensienne, installe l'éclat péremptoire du rock à égalité avec le fantasme extrême qu'il a toujours suscité. Guy Stevens était champion du borderline et il en jouait. Lors de l'enregistrement de London Calling aux Wessex Studios en 1979, le boss de CBS UK, Maurice Oberstein, débarque pour écouter quelques titres. Parce qu'il en repart après avoir juste dit que c'était "bien", Stevens, producteur de la chose, se couche devant la Rolls Royce du patron en exigeant que celui-ci déclare les chansons "brillantes". De guerre lasse, le PDG s'exécute. Il ne sait pas encore que "pour en améliorer le son", Stevens versera de la bière dans le piano à queue du studio, causant plusieurs milliers de livres de dégâts. A un autre moment, Stevens balance des chaises à travers le studio, "juste pour créer la tension nécessaire": moins craignos que Spector et ses flingues, le Londonien n'en est pas moins viscéralement désaxé. Autre époque ceci dit: lorsqu'il s'ennuie en réunion, Oberstein (qui réglera l'ardoise du piano mouillé) quitte la pièce en dis...

"Il n'y a que deux Phil Spector sur cette Terre et je suis l'un des deux." Cette déclaration, parfaitement stevensienne, installe l'éclat péremptoire du rock à égalité avec le fantasme extrême qu'il a toujours suscité. Guy Stevens était champion du borderline et il en jouait. Lors de l'enregistrement de London Calling aux Wessex Studios en 1979, le boss de CBS UK, Maurice Oberstein, débarque pour écouter quelques titres. Parce qu'il en repart après avoir juste dit que c'était "bien", Stevens, producteur de la chose, se couche devant la Rolls Royce du patron en exigeant que celui-ci déclare les chansons "brillantes". De guerre lasse, le PDG s'exécute. Il ne sait pas encore que "pour en améliorer le son", Stevens versera de la bière dans le piano à queue du studio, causant plusieurs milliers de livres de dégâts. A un autre moment, Stevens balance des chaises à travers le studio, "juste pour créer la tension nécessaire": moins craignos que Spector et ses flingues, le Londonien n'en est pas moins viscéralement désaxé. Autre époque ceci dit: lorsqu'il s'ennuie en réunion, Oberstein (qui réglera l'ardoise du piano mouillé) quitte la pièce en disant à ses interlocuteurs "de parler à son chapeau". Cirque et vaine fumisterie si, au final, London Calling n'avait cette grandeur rock'n'roll multiple, ce sens libératoire, cette ambition mordante. Celle qui joint la pulsion primate du Brand New Cadillac de Vince Taylor à une mélancolie jamaïcaine déchirée (Rudie Can't Fail).Au fond, Stevens a compris que malgré les slogans et t-shirts RAF/ Brigate Rosse de Joe Strummer, Clash est davantage l'égal des Who période Who's Next qu'un concurrent générationnel aux anarchismes surmédiatisés des Pistols. Renifler la tradition et lui mettre un coup de pompes dans les reins: Guy adorait ça. Stevens est arrivé dans l'orbite Clash par le guitariste Mick Jones. Début seventies, l'ado Jones suit de ville en ville Mott The Hoople, semi-losers mirifiques jusqu'à leur reprise à l'été 1972 du All The Young Dudes offert par Bowie. 1969: Guy Stevens est talent scout chez Island Records lorsqu'il auditionne un chanteur pour une bande de musiciens du nord-ouest de l'Angleterre. Débarque un père de famille, deux gosses au compteur, des séjours en usine, et un problème de vue dissimulé sous de larges montures: Stevens comprend que cet improbable pater de 30 piges aux accents dylaniens est l'homme-solution. Ian Hunter devient leader à frisettes de Mott The Hoople, nom inspiré d'un roman de Willard Manus, que Stevens a lu en taule alors qu'il purgeait une peine pour usage de stupéfiants. Leçon de vie: Guy jouera toujours de ses faillites persos pour encourager le meilleur d'autrui, de préférence dans un tunnel d'excentricités et de conduites paranormales. Comme celle qui consiste à frapper le sol d'un marteau pour signifier son contentement... Façon à lui d'exprimer un amour inconsidéré pour la musique: chez Island -encore loin d'avoir signé Marley ou U2-, Stevens est ce type à perm' afro issu de sa propre légende burlesque. Talent scout, c'est être à la fois rabatteur et chasseur: si Mott réussit à enregistrer quatre albums pour Island -tous produits par Guy- alors qu'aucun ne dépasse la 44e place des charts anglais, c'est bien parce que Stevens fait le forcing auprès du patron Chris Blackwell pour qu'il ne vire pas le groupe fissa. Autre époque de la fin des années 60 qui laisse du champ libre aux échecs et fait confiance à un tel zozo de première catégorie. Peut-être aussi parce que Guy débusque et produit des groupes qui, juste après lui, deviennent éventuellement énormes. Free par exemple, qu'il enregistre pour l'album Tons of Sobs -sorti en mars 1969- et devient méga un an plus tard avec le planétaire All Right Now, chanson à riff monumental. Si Stevens période Island a la truffe, le contrat finalisé dépend toujours de Blackwell: il y a par exemple cette histoire où Guy met sur le bureau patronal la maquette d'un groupe inconnu, Procol Harum. Blackwell ignorera pendant une semaine les grandes orgues d'A Whiter Shade of Pale, chanson vendue à plus de dix millions d'exemplaires mais via Deram, autre label anglais. Initialement, l'amour pour Clash et les autres sous le radar obsessionnel de Stevens vient d'un goût obtus pour la musique américaine. Né en 1943 à Londres, Guy est de la génération traumatisée par le beat fondateur: à cause de Jerry Lee Lewis, il est remercié de l'école à l'âge tendre de 14 ans et se retrouve à bosser, grouillot de bureau pour l'assureur Lloyd's. Mais le truc suprême de Guy, le grigri avoué de sa jeunesse, c'est la black music US. On raconte qu'en 1964, guidés par leur manager Kit Lambert, les Who débutants et sans guère de répertoire se trouvent abrutis pendant trois heures de singles de James Brown et autres prouesses rhythm'n'blues, dans le flat de Guy Encyclopédie Stevens. La même année, notre zinzin, qui a survécu comme DJ, embauché par Blackwell pour gérer les sorties anglaises du label américain Sue, commet l'un de ses actes de bravoure majeurs: filer aux Etats-Unis pour payer la caution de Chuck Berry, mis en taule pour avoir franchi la limite d'un Etat avec une mineure. Début d'une improbable amitié entre le génie rock difficile et le fou du roi. Acte témoin d'un mec qui aurait dû marquer la fin du XXe comme producteur-découvreur ou pointure majeure de label plutôt que de partir connement à 38 ans. Comme Keith Moon, fusillé par les pilules qui devaient le sauver. Clash, qui avait mis fin à sa traversée du désert des seventies, lui dédicacera en 1981 -année de sa mort- Midnight to Stevens. Chanson cool et sentimentale qui rend hommage à un mec persuadé de toujours devoir repousser les limites. CHAQUE SEMAINE, COUP DE PROJECTEUR SUR UN CHERCHEUR D'OR MUSICAL.TEXTE Philippe Cornet