"Je croyais que j'avais oublié, mais j'ai pas oublié..." La voix de Berthe Rolider, compressée et filtrée par Skype, émane depuis Melbourne, en Australie, pour évoquer la vie au 209, rue Saint-Maur, à Paris, durant la Seconde guerre mondiale. Dans ce grand immeuble du Xe arrondissement, les habitants juifs, communistes, résistants, quidams ont vu leur vie éclater, s'éparpiller aux quatre vents au rythme des rafles, des caches, des fuites et des multiples drames provoqués par l'Occupation nazie et le régime de Vichy. Pour certains la vie a prévalu, recon...

"Je croyais que j'avais oublié, mais j'ai pas oublié..." La voix de Berthe Rolider, compressée et filtrée par Skype, émane depuis Melbourne, en Australie, pour évoquer la vie au 209, rue Saint-Maur, à Paris, durant la Seconde guerre mondiale. Dans ce grand immeuble du Xe arrondissement, les habitants juifs, communistes, résistants, quidams ont vu leur vie éclater, s'éparpiller aux quatre vents au rythme des rafles, des caches, des fuites et des multiples drames provoqués par l'Occupation nazie et le régime de Vichy. Pour certains la vie a prévalu, reconstruite sur des non-dits, une mémoire vive ou percellaire. Avant les rafles de 1942, à quoi ressemblait la vie au 209, rue Saint Maur? Il a fallu plusieurs années à Ruth Zylberman, à force d'enquête, de recherches dans les archives, de rencontres, pour retrouver les anciens locataires (chassés, déportés, réfugiés, exilés), à Paris, en France, aux États-Unis, en Israël, en Australie... Et reconstituer cette constellation de plusieurs dizaines de familles. Si les premières minutes du documentaire plongent dans une étrange atmosphère de nostalgie presque anecdotique avec ses plans et maquettes évoquant des maisons de poupée, garnis de post-it où figurent les noms de familles, ses appartements reconstitués, ce que racontent les témoins fait mouche. Ruth Zylberstein y adosse très intelligemment un document officiel, une photo, une liste de noms, une lettre, un registre, qui font le lien, précisent ou corrigent la mémoire: les Diamant, les Baum, les Osman, les Goldszstajn chassés d'Allemagne ou d'Europe centrale parce que juifs, le recensement de 1936, l'arrivée des Allemands, la nazification, l'étoile jaune, les pièges, les dénonciations, la rafle de 1942. René, 19 mois, a été ce jour-là jeté in extremis dans les bras de Miquette, la petite-fille de la gardienne d'immeuble. Âgé de cinq anq, Henry Osman a été confié à une organisation clandestine. Aux États-Unis où il vit, il peine à réaliser d'où il a réchappé, ses racines, ses parents, ce passé dont il a été arraché. Ici, à la manière d'un puzzle, se reconstitue le "souvenir de la mémoire" comme le dit dans un lapsus Jeanine Dinanceau, dont le père a caché une famille juive voisine jusqu'à la libération, au nez et à la barbe de son propre fils collabo. Revenue à la surface, la mémoire gonfle les sanglots comme de grosses bulles et dessine l'image de l'avant, projetée sur la façade dans une belle allégorie de la créativité et de l'imaginaire venus combler les trous et les fissures du temps, en renfort de la rigueur historique. Une dernière séquence bouleversante prouve que ce long travail documentaire et mémoriel recrée du lien au présent, et donne tout son sens à la rencontre du récit intime et de l'Histoire collective.