De Bosch à Breughel
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De Bosch à Breughel MUSÉE BOIJMANS VAN BEUNINGEN, 18-20 MUSEUMPARK, À 3015 ROTTERDAM. JUSQU'AU 17/01. 9 Bienvenue dans un monde de bordels, de paysans fêtards, d'usuriers cupides et de charlatans grimaçants: tel pourrait être le sous-titre de la dernière exposition mise sur pied par le Musée Boijmans Van Beuningen. Attention, il ne reste plus qu'une semaine pour la voir, et il serait vraiment dommage de rater cet événement qui préfigure les différents hommages qui seront rendus à Jérôme Bosch tout au long de 2016, année supposée du 500e anniversaire de sa mort. Pour rappel, Rotterdam ne se trouve qu'à 1 h 40 de voiture de Bruxelles, et on se félicite encore d'avoir englouti ces quelque 150 km tant le propos de De Bosch à Breughel est pertinent. Un moment particulier, crucial, de l'histoire de la peinture y est décrit à travers une quarantaine de tableaux originaux, autant de copies, ainsi que des objets du quotidien. Le moment en question est celui où les peintres se tournent vers la vie de tous les jours dans un contexte où la religion desserre son emprise sur l'art. A l'époque, un changement de paradigme s'opère: les contours de la bourgeoisie se dessinent à la manière d'une nouvelle source de revenus pour les artistes; des réseaux se tissent à travers les villes qui mettent les peintres en contact les uns avec les autres; l'argent connaît un essor sans précédent avec l'avènement de la banque moderne; le catholicisme est ébranlé sous les coups de bélier du protestantisme. Il n'en faut pas plus pour que les Bosch, Quinten Massys et autre Lucas van Leyden ne se mettent à regarder le monde autrement, de manière désacralisée, n'hésitant pas à souligner les aspects les plus grotesques et triviaux du réel. La peinture de genre de la Renaissance est née. De Bosch à Breughel, l'exposition donne à voir trois générations de peintres qui se sont engouffrés dans cette brèche. Classés en différentes thématiques -l'humour, l'attirance et la répulsion, l'argent...-, les tableaux reflètent à merveille la révolution esthétique à l'oeuvre. Bien sûr, il y a les temps forts: Le Chariot de foin de Bosch emprunté au Prado ou encore Le Paysan et le Dénicheur, ainsi que le méditatif Paysage avec la trappe aux oiseaux, tous deux peints par Breughel. Mais c'est également à travers d'autres toiles que l'on mesure l'incroyable forge d'images, d'une étonnante modernité, qu'a été le XVIe siècle. Aucune représentation ne semble effrayer les talents de l'époque, qui ne rechignent pas à représenter les parties les plus intimes de leurs contemporains. Comme en témoigne un diptyque satyrique, non attribué, qui figure d'un côté le visage grimaçant d'un personnage et de l'autre... ses fesses. Comme souvent, il est accompagné d'un proverbe: "Et plus nous voudrons te mettre en garde, plus tu auras envie de sauter par la fenêtre", allusion au fait que la "face B" de la composition ne se révèle qu'au spectateur ayant l'audace d'ouvrir ce diptyque se présentant comme un livre. S'ils maniaient la farce avec une certaine facilité, les peintres se plaisaient également à utiliser l'ironie pour stigmatiser les travers de l'époque. Ainsi de Jan Sanders van Hemessen et sa toile Le Chirurgien, qui représente un médecin en train d'ôter une pierre du front d'un patient. Nulle volonté de réalisme dans la scène, mais bien l'envie flagrante de pointer du pinceau la stupidité, cet amas de bêtise calcifié que l'on rêverait de pouvoir extraire à la façon d'une mauvaise dent. Sans oublier les visages de la cupidité, peints avec un incroyable sens de l'observation par Marinus van Reymerswaele -profils prémonitoires d'un monde rongé par le matérialisme. WWW.BOIJMANS.NL MICHEL VERLINDEN