La beauté peut-elle sauver du désespoir? On le croit profondément. Loin des caquètements apocalyptiques et des gesticulations grotesques, il y a cette idée que la contemplation possède cette faculté de nous unir au vivant. On en passera ici par Kant pour qui le jugement de goût, à la différence du jugement de connaissance, ne menait pas au concept mais offrait néanmoins un sens, un ordre dans le ...

La beauté peut-elle sauver du désespoir? On le croit profondément. Loin des caquètements apocalyptiques et des gesticulations grotesques, il y a cette idée que la contemplation possède cette faculté de nous unir au vivant. On en passera ici par Kant pour qui le jugement de goût, à la différence du jugement de connaissance, ne menait pas au concept mais offrait néanmoins un sens, un ordre dans le monde. Confinés, peut-on encore rêver à une esthétique digne de ce nom derrière la fenêtre de nos écrans? Réponse: oui. On en veut pour preuve la plateforme 28 Vignon Street qui met en ligne des propositions articulées en une curation digne de ce nom. La dernière en date, consacrée à Saul Leiter (1923-2013) met à genoux. On la doit à la Saul Leiter Foundation qui exhume pour l'occasion des perles méconnues du photographe new-yorkais (originaire de Pittsburgh, il s'est installé à Big Apple dès 1946). Discoveries from the Slide Archive déroule une quarantaine d'images issues de diapositives qui dormaient dans les boîtes de ce maître incontestable de la couleur. La série égrène les lignes de force d'une oeuvre à la cohérence totale même si celle-ci n'a jamais revendiqué un "système" ou un programme particulier. Tout y est. À commencer par les chromatismes sursignifiant qui ne sont pas sans rappeler au cinéphile les films de l'Anversois Harry Kümel. Mais c'est surtout le goût pour un dédoublement-superposition du réel que l'on retient. Leiter ne s'en est jamais caché: " J'aime les reflets, j'ai passé ma vie à les créer", confiait-il régulièrement lors d'interviews. Il s'agit également d'un travail d'une grande pudeur, empli de flou, d'anonymat et de buée, comme s'il était question de photographier tout en laissant intact. Cette idée d'observer la vie plutôt que mettre le doigt dans ses engrenages. Une sorte de "monde à-peu-près" absolument salutaire à une époque marquée par la prédation et l'obscénité.