Wally Lamb habite un endroit intrinsèquement rural dans l'est du Connecticut où il est né en 1950: de sa fenêtre, il voit des cerfs et des dindes sauvages. Il se lève à 5 h 30 du matin, part à la gym, puis écrit. C'est de cette retraite idyllique qu'il a construit ce troisième roman d'une violence qui explose régulièrement dans 533 pages labourées par le doute et la haine de soi. " Pour moi, l'écriture est davantage un travail sur l'image que sur les mots", explique-t-il courtoisement dans un hôtel parisien. Mais l'Amérique qui se tord les boyaux dans Le Chagrin et la Grâce n'a aucune sérénité, plutôt un goût pour le secret et l'hypocrisie érigés en perversités majeures. Lamb nous guide dans une histoire dont l'£il du cyclone est constitué par Caelum et Maureen: respectivement prof et infirmière au Lycée de Columbine, près de Denver. Le jour où Caelum part assister les derniers instants de sa tante, de l'autre côté de l'Amérique, l'école se mute en abattoir. Maureen en réchappe physiquement, mais rongée par le stress post-traumatique, elle ne cessera de reconsidérer son destin sous les plus f...

Wally Lamb habite un endroit intrinsèquement rural dans l'est du Connecticut où il est né en 1950: de sa fenêtre, il voit des cerfs et des dindes sauvages. Il se lève à 5 h 30 du matin, part à la gym, puis écrit. C'est de cette retraite idyllique qu'il a construit ce troisième roman d'une violence qui explose régulièrement dans 533 pages labourées par le doute et la haine de soi. " Pour moi, l'écriture est davantage un travail sur l'image que sur les mots", explique-t-il courtoisement dans un hôtel parisien. Mais l'Amérique qui se tord les boyaux dans Le Chagrin et la Grâce n'a aucune sérénité, plutôt un goût pour le secret et l'hypocrisie érigés en perversités majeures. Lamb nous guide dans une histoire dont l'£il du cyclone est constitué par Caelum et Maureen: respectivement prof et infirmière au Lycée de Columbine, près de Denver. Le jour où Caelum part assister les derniers instants de sa tante, de l'autre côté de l'Amérique, l'école se mute en abattoir. Maureen en réchappe physiquement, mais rongée par le stress post-traumatique, elle ne cessera de reconsidérer son destin sous les plus funestes augures. Wally Lamb a mis presque 10 ans à écrire ce troisième livre, patiemment, documentant faits et gestes, couleurs d'époque - on remonte jusqu'au milieu du XIXe - avec une précision d'entomologiste. S'il est moins connu de ce côté-ci de l'Atlantique, aux Etats-Unis, cet écrivain star a vendu ses 2 premiers romans ( Le Chant de Dolorès et La Puissance des vaincus) à plusieurs millions d'exemplaires. Le Chagrin et la Grâce est traversé de secrets, d'impasses qui s'ouvrent soudain à un passé inconnu, de préférence incendiaire. Fils d'une famille d'origine italienne par sa mère, Lamb a lui-même traversé ces couloirs du temps qui font remonter les dysfonctionnements occultés: " Je n'avais jamais entendu parler de mon grand-père maternel, je n'avais jamais vu sa photo, ce qui, dans une famille italienne où les liens sont sacrés, est pour le moins bizarre. A 16 ans, à un enterrement familial, mon cousin m'a appris que mon grand-père avait été interné après avoir essayé de tuer ma grand-mère, et qu'il était mort en hôpital psychiatrique."L'auteur se souvient: " En 1997, il y a eu un triple meurtre dans une école du Kentucky, et il se fait que la fille de ma cousine connaissait la s£ur de l'assassin: elle m'en avait parlé comme d'une fille complètement désespérée et prisonnière du geste de son frère. Deux ans plus tard, j'entame mon troisième roman et je google sur "massacre au Kentucky". Je vois alors arriver une flopée d'informations sur le massacre de Columbine qui était en cours... Comme ancien prof, je n'ai eu aucun mal à me mettre à la place des protagonistes de cette folie commise par 2 gamins de familles moyennes américaines qui leur avaient donné une éducation normale sans se rendre compte que leurs enfants étaient de parfaits dissimulateurs. Je me suis intéressé aux familles des tueurs, à leurs fratries, à leurs parents, et je me suis posé des questions sur eux dans Le Chagrin et la Grâce en respectant les faits réels, inventant aussi des personnages comme Maureen, l'infirmière qui ne s'en remet pas. Lors d'une tournée de signature du livre, au Colorado, je me suis retrouvé face à un homme qui m'a demandé si je pensais que Kevin - le frère d'un des 2 tueurs - devrait lire le livre. Je ne l'ai pas compris d'emblée mais c'était le père d'Eric Harris. Cela m'a beaucoup touché."" Je ne pensais pas devenir écrivain. J'étais prof depuis une dizaine d'années déjà et nous avons eu notre premier enfant, je revenais de l'accouchement et j'étais seul dans la maison, quand j'ai pensé à une histoire, celle d'un adolescent qui en a marre de son job d'été. J'ai alors couché quelques phrases sur un papier que j'ai retrouvé et lu quelques semaines plus tard, là, j'ai compris qu'il y avait peut-être quelque chose." C'était il y a 28 ans. Wally Lamb va encore mettre une décennie supplémentaire avant de publier un premier roman, La Chanson de Dolorès, parcours d'une adolescente fissurée par la séparation de ses parents. Sur ce thème commun, Lamb bâtit déjà une épopée - 479 pages en version française - où l'on se colle la qualité inhérente aux grands romans: le désir intime d'accompagner le personnage principal jusqu'au dénouement. Pendant 5 ans, ce premier essai ne rencontre aucun succès. Et puis Oprah Winfrey invite Lamb à son Oprah's Book Club et Le Chant de Dolorès devient un best-seller absolu: 3 millions de copies vendues en Amérique. Le second, La Puissance des vaincus, récit du lien indéfectible entre 2 jumeaux, suivra le même chemin glorieux, via un autre passage chez Oprah... La prison joue un rôle de premier plan dans Le Chagrin et la Grâce, Lamb y fait valser sa narration: " Il y a 10 ans, j'ai été invité à donner une conférence dans la seule prison pour femmes du Connecticut, qui fonctionne sous un régime de sécurité maximale. Deux détenues venaient de s'y suicider, il y avait eu trois autres tentatives. Les budgets de fonctionnement réduisant l'aide psychiatrique aux prisonnières, il y régnait une grande tension, un grand désarroi. A l'issue de la séance, une femme noire, dure, impressionnante, m'a demandé si j'allais revenir. Je n'ai pas osé dire non (rires) . J'y vais tous les 15 jours et ce qui est touchant, c'est que ces femmes écrivent sur leurs vies, sans tabous, sans se mentir. C'est clairement thérapeutique. Je pense à la définition de l'écriture et de la fiction donnée par l'écrivain Tom Drury: vous vous voyez dans un vitrail que vous éclatez avec une batte de baseball, les morceaux qui sont à terre et que vous allez recomposer, c'est votre travail romanesque, c'est vous mais ce n'est pas votre portrait."Le chagrin et la grâce, Éditions Belfond, 533 pages. Rencontre Philippe Cornet, à Paris.