Orchestrée en six épisodes, la nouvelle fiction signée Russell T Davies ( Doctor Who, Queer as Folk, A Very English Scandal) est un très grand moment de télévision: six épisodes durant lesquels une famille originaire de Manchester, tout ce qu'il y a de plus ordinaire, inclusive et upper middle class, va servir de bâton de pèlerin pour aller explorer ce que réservent pour l'Angleterre -et le reste du monde- les quinze prochaines années. La vie des Lyons, la fratrie composée de Stephen, Daniel, Rosie et Edith, leurs compagnes et compagnons, leur grand-mère Muriel et leurs enfants,...

Orchestrée en six épisodes, la nouvelle fiction signée Russell T Davies ( Doctor Who, Queer as Folk, A Very English Scandal) est un très grand moment de télévision: six épisodes durant lesquels une famille originaire de Manchester, tout ce qu'il y a de plus ordinaire, inclusive et upper middle class, va servir de bâton de pèlerin pour aller explorer ce que réservent pour l'Angleterre -et le reste du monde- les quinze prochaines années. La vie des Lyons, la fratrie composée de Stephen, Daniel, Rosie et Edith, leurs compagnes et compagnons, leur grand-mère Muriel et leurs enfants, va être copieusement affectée par les tournants dramatiques (politiques, environnementaux, économiques...) auxquels l'humanité sera confrontée. Comme toutes les bonnes contre-utopies et anticipations, Years and Years ( lire notre entretien page 48) se nourrit des peurs et des crises du présent. Au programme: un second mandat pour Trump, l'invasion de l'Ukraine par une armée "soviétique", Hong Kong repris par la Chine, un Royaume-Uni qui a largué les amarres, quitté l'Europe, et qui tombe dans les bras d'une inquiétante démagogue, Vivienne Rook. Cette dernière, jouée par l'immense Emma Thompson, est d'ailleurs bien plus que cela: elle est " monstrueuse", un repoussoir idéal, flippante, de cette normalité bonhomme, calculée et dédiabolisée, dans un étrange mix de Marine et Marion Le Pen, Nigel Farage et Theo Francken. Un cauchemar pour toute personne pariant sur l'intelligence, la compassion et la hauteur de vue de l'humanité. Le noyau familial des Lyons va expérimenter les implosions provoquées par les décisions politiques et les dérives d'un monde qui annulent toutes leurs certitudes, brisent leur confort et réalisent leurs plus sombres craintes. Avec plus d'évidence et de trivialité encore que n'importe quelle saison de Black Mirror, Russell T Davies filme l'omniprésence des gadgets technologiques, assistants numériques, smartphones, réseaux sociaux, géolocalisations, filtres visuels, algorithmes, et leur emprise sur le quotidien, les relations, les décisions, les apprentissages... La manière dont ils formatent toutes capacités à s'exprimer, se situer dans le monde. Alors que les siens sont pris dans les dilemmes de la haine de l'autre ou de la compassion, de la peur ou de la résilience, provoqués par le régime qui advient, Daniel se souvient avec nostalgie de l'époque où la pire chose que pouvait leur infliger la politique était l'ennui. Savamment écrite, fluidifiée par une réalisation qui met en exergue les connections (réelles ou virtuelles) entre des personnages brillamment interprétés, Years and Years saisit avec sagacité les tourments et les glissements de terrain d'un monde qui se prend inexorablement les pieds dans le tapis... Et ne peut plus se permettre d'y glisser la moindre poussière.