La première impression physique du show -mot anglo-saxon pour expo- est de pénétrer dans des voûtes protégées favorisant la pénombre travaillée: on pense aux fameuses archives de Sony/Columbia dans un coin secret de l'Etat de New York. D'ailleurs, Bob, futur prix Nobel de littérature, est bien là, dispersant son insolence de jeunesse sur un écran et la vidéo incunable de Subterranean Homesick Blues. Sans doute le tout premier clipde l'Histoire, en 1965, dans lequel Dylan tient en mains un paquet de pancartes -truffées d'erreurs volontaires- jetées au fur et à mesure de la chanson. Pas loin de pochettes vinyles (forcément) des Who, Phil Ochs, Simon & Garfunkel, on remarque un petit livre en vitrine, The Port Huron Statement: cet ouvrage collectif paru en 1962 est un manifeste des Students for a Democratic Society, incarnation de ce qui était alors la Nouvelle Gauche américaine. Les 25 000 mots de l'ouvrage fustigent, entre autres tares, le racisme des Etats-Unis et l'aliénation entretenue par la guerre froide. La pièce d'entrée de l'expo, plutôt étroite, sert d'intro à une demi-douzaine d'espaces touffus, chargés d'hyper-symboles de la seconde moitié des années 60. "On ne voulait surtout pas faire un "autre show sixties", un autre trip nostalgique: on peut traverser l'exposition comme une simple lecture des plaisirs musicaux ou alors, la décrypter comme un embranchement de différentes lectures." Victoria Broackes, née en 1961, déjà co-curatrice de l'expo Bowie (lire l'encadré) (1) est trop jeune pour avoir pleinement vécu la période visée, mais elle en garde des parfums persistan...

La première impression physique du show -mot anglo-saxon pour expo- est de pénétrer dans des voûtes protégées favorisant la pénombre travaillée: on pense aux fameuses archives de Sony/Columbia dans un coin secret de l'Etat de New York. D'ailleurs, Bob, futur prix Nobel de littérature, est bien là, dispersant son insolence de jeunesse sur un écran et la vidéo incunable de Subterranean Homesick Blues. Sans doute le tout premier clipde l'Histoire, en 1965, dans lequel Dylan tient en mains un paquet de pancartes -truffées d'erreurs volontaires- jetées au fur et à mesure de la chanson. Pas loin de pochettes vinyles (forcément) des Who, Phil Ochs, Simon & Garfunkel, on remarque un petit livre en vitrine, The Port Huron Statement: cet ouvrage collectif paru en 1962 est un manifeste des Students for a Democratic Society, incarnation de ce qui était alors la Nouvelle Gauche américaine. Les 25 000 mots de l'ouvrage fustigent, entre autres tares, le racisme des Etats-Unis et l'aliénation entretenue par la guerre froide. La pièce d'entrée de l'expo, plutôt étroite, sert d'intro à une demi-douzaine d'espaces touffus, chargés d'hyper-symboles de la seconde moitié des années 60. "On ne voulait surtout pas faire un "autre show sixties", un autre trip nostalgique: on peut traverser l'exposition comme une simple lecture des plaisirs musicaux ou alors, la décrypter comme un embranchement de différentes lectures." Victoria Broackes, née en 1961, déjà co-curatrice de l'expo Bowie (lire l'encadré) (1) est trop jeune pour avoir pleinement vécu la période visée, mais elle en garde des parfums persistants. Cette fragrance appelée Beatles marque la mutation du marché musical. Victoria: "On a choisi 1966 parce que c'est précisément l'année où la culture dominante du 45 tours cède la place symbolique au 33 tours. L'année suivante, lorsque les Beatles ont sorti simultanément Sgt. Pepper's des deux côtés de l'Atlantique, l'album s'est vendu à 250 000 exemplaires la première semaine et environ deux millions et demi les trois premiers mois d'exploitation." "Beatles": marque, grigri, borne, madeleine, obsession, bible, mode d'emploi des sixties. "You say you want a revolution/Well, you know/We all want to change the world/You tell me that it's evolution/Well, you know, We all want to change the world." Cette chanson iconique des Beatles constitue une interrogation écrite par John Lennon sur la radicalisation politique des années 60. Sorti en face B d'Hey Jude à l'été 1968, le titre marque le tournant idéologique d'une période où la guerre du Viêtnam a définitivement mis le feu à une jeunesse occidentale tentée par les théories libertaires et marxistes. Le titre où Lennon avoue ses doutes -ce qui lui vaudra d'être copieusement villipendé- baptise donc les rapports entre les "records" et les "rebels" de 1966-1970. Et devient la question centrale de l'exposition. Victoria Broackes: "Ce que nous a appris l'expo Bowie, c'est que le public attend non seulement la musique mais aussi le contexte politique et sociologique de celle-ci: 1966 et les années qui ont suivi incarnent une brillante manifestation des changements."Au rayon secousses socio-politiques, la seconde moitié des sixties est un véritable feu d'artifice qui cherche à nettoyer tous les conservatismes. Fin 1965, être gay en Grande-Bretagne est encore considéré comme un crime, l'avortement est illégal, la peine de mort est pratiquée par pendaison, une femme doit être mariée pour pouvoir se procurer la pilule, le divorce est rarement accordé et les performances théâtrales, notamment, sont soumises à la censure gouvernementale. Tout cela contrastant avec la légalité -jusqu'à l'automne 1966- du LSD. En fin de décennie, les choses auront bien changé. Deux années ont été nécessaires pour rassembler les 350 objets qui habitent l'expo: ils proviennent des réserves et des collections du V&A mais aussi de la Bibliothèque Nationale de France ou du Woody Guthrie Center en Oklahoma. Des privés ont également prêté, comme Olivia Harrison et Yoko Ono pour les costumes de leurs défunts, rejoignant dans une vitrine les fringues flamboyantes de Ringo Starr et McCartney. Il ne faut d'ailleurs pas être fétichiste pour éprouver un pincement au coeur -ou ailleurs- à la lecture de la lettre de Paul démissionnant des Beatles, dans la seconde salle qui reconstitue l'atmosphère de Carnaby Street. The place to be alors que le magazine américain Time met en couverture Londres, "capitale du swing". Une photo des frères gangsters Kray prise par David Bailey, darling de la mode, jouxte des fringues de chez Biba ou Granny Takes a Trip, pas loin d'extraits du métaphysique film Blow-Up d'Antonioni: l'invasion britannique du monde est massive et polyforme. Elle engendre une contre-culture sous forme de terrain de jeu où l'on passe des soirées défoncées à l'UFO londonien à la presse underground d'Oz. Du psychédélisme version Syd Barrett au procès pour obscénité fait aux rédacteurs du magazine en question, pour "conspiration pour tentative de corruption de la morale publique". Les prévenus seront acquittés mais les spasmes se multiplient également de l'autre côté de l'Atlantique. Si certains points cardinaux sont évidents -comme Woodstock, dont le film est spectaculairement projeté sur plusieurs murs- on est davantage surpris du focus dédié à l'exposition universelle de Montréal. Victoria Broackes: "Plus de cinquante millions de visiteurs pour cet événement de 1967: éprouver la culture mondiale passait alors par là! Montréal était largement inspirée par la conquête de l'espace et d'ailleurs, nous présentons un morceau de roche de Lune prêté par la NASA." A côté de la tenue d'astronaute de William Anders qui, fin 1968, prend la fameuse photo du lever de Terre. "On a essayé de traiter ce qui traverse une certaine internationale de la jeunesse, au travers des continents, on aborde la venue du Chah à Berlin(2), on a des témoignages des Provos hollandais via une bicyclette blanche, on a Jan Palach(3) et il est vrai que chacun de ces éléments pourrait en soi former la base d'une expo, mais on espère qu'en ayant réalisé des connections, des surprises surgissent..." Oui et certainement dans la dernière partie du parcours, qui traite de l'environnement et des communautés alternatives nord-américaines. Celles-ci seront littéralement biberonnées par The Whole Earth Catalogde l'écrivain américain Stewart Brand. Cette publication régulière entre 1968 et 1972, outre des articles et essais sur les solutions alternatives en matière d'écologie, d'environnement ou d'éducation, fournit des informations très pratiques sur les outils non conventionnels. On y apprend par exemple comment générer de l'électricité. Ardent lecteur de la revue, Steve Jobs la définira ultérieurement comme "Un Google de format papier". C'est presque émouvant de découvrir un très rare computer Apple 1 et, ailleurs dans la présentation, le stylophone, ce micro-instrument électronique utilisé par Bowie sur Space Oddity. La variation de plaisirs de You Say You Want a Revolution? est aussi celle des questions posées et de la validité des idéologies/utopies sixties: qu'en reste-t-il donc? Des traces plus ou moins persistantes en matière d'environnementalisme, de multiculturalisme, de consumérisme, de gayisme et autres ismes. Comme l'optimisme de cette période qu'il ne serait pas vain de ramener aujourd'hui sous nos sunlights un brin fanés.L'EXPOSITION SE TIENT AU V&A JUSQU'AU 26 FÉVRIER, WWW.VAM.AC.UK -CONSEILLÉ: LE TRÈS BEAU LIVRE-CATALOGUE DE 320 PAGES ÉDITÉ PAR LE V&A (1) COMME POUR L'EXPO BOWIE, VICTORIA BROACKES A CURATÉ REVOLUTION AVEC GEOFFREY MARSH, DIRECTEUR DU DÉPARTEMENT THÉÂTRE & PERFORMANCE DU V&A (2) LE 2 JUIN 1967, LA VISITE DU CHAH D'IRAN À BERLIN DÉCLENCHE DE VIOLENTES MANIFESTATIONS: UN ÉTUDIANT EST ABATTU À BOUT PORTANT PAR UN POLICIER (3) EN JANVIER 1969, CET ÉTUDIANT TCHÉCOSLOVAQUE S'IMMOLE PAR LE FEU POUR PROTESTER CONTRE L'OCCUPATION DE SON PAYS PAR LES FORCES RUSSES ET DU PACTE DE VARSOVIETEXTE Philippe Cornet, À Londres