Isaiah Rashad
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Isaiah Rashad "The Sun's Tirade" DISTRIBUÉ PAR TDE. 7 On a bien failli perdre le soldat Rashad, paumé dans un nuage d'opiacés. L'histoire du jeune rappeur avait pourtant bien commencé. Des productions signées par des références (MF Doom, Flying Lotus, etc.), balancées sur Soundcloud, pour attirer l'attention. Puis un premier album qui confirmait les bonnes dispositions du rappeur né il y a 25 ans du côté de Chattanooga -même pas 180 000 habitants, au fin fond de l'Etat du Tennessee. Sorti en 2014, Cilvia Demo avait su séduire les amateurs de rap, tendance jazzy psychédélique, titillés par le flow granuleux du bonhomme -voir par exemple un titre comme Tranquility, méditation nocturne sur fond de violences urbaines, Rashad citant Brutus et César, pour finir par se demander si son fils "lui fera confiance, après autant d'horreurs"... Il n'était pas question de gangsta rap, ni même de "fables du ghetto": juste le récit impressionniste d'un jeune Noir dans l'Amérique post-raciale, mais toujours raciste, d'Obama. Depuis ce premier coup d'éclat, Isaiah Rashad s'était cependant fait relativement discret. Là où la plupart de ses collègues fonctionnent à l'abondance, profitant de toutes les fenêtres possibles pour assouvir leur hyperactivité, Rashad semblait avoir fait un pas sur le côté. En réalité, le rappeur, sujet à la dépression, s'est fait rattraper par diverses addictions. En début d'année, lors d'une interview radio, il expliquait ainsi s'être perdu dans la consommation excessive d'alcool, doublée d'un trop grand appétit pour les pilules de Xanax. Une combinaison qui l'a laissé complètement groggy. Au point de recevoir plusieurs mises en garde de son label, Top Dawg Entertainment (Kendrick Lamar, ScHoolboy Q, Ab-Soul...). C'est d'ailleurs par un avertissement que débute le nouvel album. The Sun's Tirade s'ouvre avec le coup de téléphone contrarié de Dave Free, producteur et patron de TDE, qui demande à son protégé où il en est. "Tu as jusque vendredi, je ne te le demanderai plus", glisse-t-il. La menace, à peine voilée, a visiblement fonctionné. Débarrassé aujourd'hui de sa dépendance aux médicaments, Rashad assure ne plus boire que modérément. Dans la foulée, l'album, maintes fois repoussé, est enfin arrivé, confirmant le grain particulier du bonhomme, tout en poussant encore un peu plus loin son rap brumeux (plus "foggy" que "cloudy"). Qu'après un accouchement aussi chaotique, le disque continue de cultiver un tel cool reste un vrai mystère. Free Lunch a le groove chaud et la texture jazzy. Plus loin, Silkk Da Shocka avance au ralenti, morceau amoureux sur lequel il est rejoint par Syd Tha Kid (Odd Future, The Internet). A mi-parcours, Stuck in the Mud, divisé en deux parties, sert de charnière au disque et démontre que Rashad ne veut pas se contenter de rabâcher. Don't Matter, par exemple, est ce qu'il a produit de plus agité, uptempo qui sort du lot, sans que cela ne mette en péril la cohérence (la monotonie, diront certains) du propos. Certes, plombé par sa lucidité ("Lord, I can't feel the joy/I can't fill the void", sur Rope/Rosegold; ou plus vicieux, "How do you tell the truth to a crowd of white people?", sur BDay), Rashad continue de carburer aux états d'âme. Il semble cependant avoir appris à mieux vivre avec. LAURENT HOEBRECHTS