"C'est sûr que je ne fais pas partie de ces cinéastes qui planifient tout. A vrai dire, je ne comprends vraiment le film que je veux faire qu'au moment du montage. Pendant l'écriture, je n'ai aucune idée de ce que je suis en train de fabriquer. Et c'est ça le plaisir. Idem, dans une moindre mesure, durant le tournage: ça reste flou, ça se précise plus tard." Et de film en film, en effet, l'oeuvre insolite, dingue, drôle et totalement singulière de Quentin Dupieux ne cesse de se préciser, mais n'en finit pourtant pas d'échapper toujours un peu plus à la logique. Rien de plus naturel, somme toute, s'agissant d'un réalisateur n'ayant cessé d'ériger le "no reason" en figure de style cardinale de son cinéma.
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"C'est sûr que je ne fais pas partie de ces cinéastes qui planifient tout. A vrai dire, je ne comprends vraiment le film que je veux faire qu'au moment du montage. Pendant l'écriture, je n'ai aucune idée de ce que je suis en train de fabriquer. Et c'est ça le plaisir. Idem, dans une moindre mesure, durant le tournage: ça reste flou, ça se précise plus tard." Et de film en film, en effet, l'oeuvre insolite, dingue, drôle et totalement singulière de Quentin Dupieux ne cesse de se préciser, mais n'en finit pourtant pas d'échapper toujours un peu plus à la logique. Rien de plus naturel, somme toute, s'agissant d'un réalisateur n'ayant cessé d'ériger le "no reason" en figure de style cardinale de son cinéma. Parrain rigolard de l'électro frenchie officiant sous l'alias Mr. Oizo (les tubes Flat Beat et Positif, parmi d'autres), Dupieux a fait ses armes derrière la caméra pour une série de clips musicaux avant de signer en 2001, avec l'aide de ses camarades Sébastien Tellier et Kavinsky notamment, le bien nommé Nonfilm, premier essai cinématographique pour le moins hasardeux prenant la forme d'un tournage qui, après la mort de l'équipe technique, se poursuit bon gré mal gré, sans scénario ni caméra, pour un résultat qui, selon toute vraisemblance, devrait être "aveugle et muet". Tout un programme donc, portant déjà les germes de l'oeuvre à venir -le rien, le vide, l'absurde, l'ego trip, le cinéma... Six ans plus tard, Steak, loufoquerie aux accents quelque peu mongoloïdes incarnée par le tandem Eric & Ramzy, enfonce le clou d'un univers résolument à part, moquant pour le coup les modes changeantes, l'originalité à tous crins et les dérives de la chirurgie esthétique sur un ton régressif à souhait. En 2010, Rubber, l'histoire d'un pneu tueur doublée d'un réjouissant discours réflexif sur le cinéma, impose pour de bon Dupieux en auteur qui compte, déclinant ses obsessions -bitume à perte de vue, flicaille monolithique, pouvoirs psychokinétiques...- avec un sens de l'image carrément renversant. Avant que Wrong (2012), véritable Everest what the fuck de sa filmographie, n'achève de mettre le réel définitivement sur sa tête, ouvrant avec un insolent talent sur tous les possibles cinématographiques. Et le voilà qui redébarque aujourd'hui avec Wrong Cops, vraie fausse suite du précédent centrée sur une poignée de flics de L.A. ripoux et déviants où Dupieux prend un malin plaisir à multiplier les références à son propre cinéma. Comme pour mieux en souligner l'improbable cohérence. Via ce pneu, notamment, qui n'en finit pas d'apparaître dans ses films depuis son rôle majeur dans Rubber. "Oui, c'est devenu une sorte de personnage qui traverse mes films -comme d'autres personnages, d'ailleurs, qui reviennent brièvement à l'écran. En fait, très concrètement, je travaille toujours plus ou moins avec la même équipe: après Rubber, ils ont gardé ce pneu dans les loges, et je sens bien que ça leur fait plaisir de le caser à chaque fois. Alors j'ai tendance à céder..." Comme il a pu céder aux avances de Marilyn Manson, méconnaissable en vieil ado craintif synthétisant à lui seul la fascination pour l'étrange normalité à l'oeuvre dans ses films... "Il m'a contacté parce qu'il était fan absolu de Rubber. Mais vraiment fan obsessionnel, il regardait le film dix fois par jour, il le montrait à tous ses amis. Du coup, j'ai écrit un personnage spécialement pour lui. C'est donc lui qui est venu vers moi. Moi je ne connaissais absolument pas son monde. J'ai bien essayé de m'intéresser par la suite, mais honnêtement c'est un truc qui m'échappe un peu. Sa musique, je veux dire. Mais c'est vraiment un mec bien." "Je ne sais pas ce que veut dire mon film, poursuit le Français. De mon point de vue, c'est une sorte de regard léger sur les misères de notre société. Un regard attendri et méprisant sur l'être humain." Traquant la bizarrerie tapie dans les moindres recoins du quotidien, Dupieux passe ainsi du potache au mystique en se contrefoutant des codes établis par le bon goût cinéphile. "Mes idées, c'est une espèce de magma composé de mille trucs. Même quand je regarde un navet absolu avec Clovis Cornillac, j'en retiens quelque chose. Je trouve toujours un peu limite de prétendre qu'on ne s'inspire que des belles choses, des surréalistes, des grands cinéastes, de Stanley Kubrick. Moi, tout m'influence. Et j'aime autant les grosses daubes que les chefs-d'oeuvre. Voire plus en fait." WRONG COPS, LE 18/04 À 20 H ET LE 19/04 À 14 H DANS LE CADRE DU BIFFF, À BOZAR, BRUXELLES. WWW.BIFFF.NET RENCONTRE Nicolas Clément, À Deauville