Shokuzai
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Shokuzai DE KIYOSHI KUROSAWA. AVEC KYOKO KOIZUMI, YU AOI, EIKO KOIKE. 5 H. DIST: LUMIÈRE. 9 Depuis 1997 et Cure, premier succès international d'une carrière pourtant amorcée dès le début des années 80, Kiyoshi Kurosawa n'a cessé de s'illustrer avec des oeuvres (Charisma, Kaïro, Jellyfish...) balançant entre drame humain et cinéma de genre. Son dernier Shokuzai ne déroge pas à la règle, même si ce foisonnant récit choral de près de 5 h n'est à l'origine pas un film -forme sous laquelle il a été projeté dans quelques salles belges cet été- mais une série télé, le cinéaste japonais n'y déployant pas moins son art incomparable du storytelling avec une rare élégance de mise en scène. Devant l'impossibilité de rassembler les fonds nécessaires afin de monter un nouveau projet cinématographique dans la foulée de son Tokyo Sonata de 2008, Kurosawa a en effet saisi au bond la proposition émanant d'un producteur désireux d'adapter sous la forme d'une mini-série en cinq épisodes -et pour la chaîne WOWOW, sorte de HBO nippon- le roman de Kanae Minato, auteure comptant son lot de best-sellers au Japon. Soit l'histoire de Sae, Maki, Akiko et Yuka, toutes témoins quinze ans plus tôt d'un crime abominable resté impuni, mais aussi de Asako, la mère de la jeune victime, bien décidée à se rappeler au souvenir de celles-ci, afin qu'elles n'oublient pas... Singulièrement riche en dialogues, le film semble pourtant vouloir privilégier les plans larges, esthétiquement très travaillés, qui isolent les personnages au coeur de vastes espaces dans lesquels ils apparaissent comme perdus. Le récit étrange de ces ultra modernes solitudes s'y déclinant en cinq temps: les cinq pièces d'un puzzle dramatique intense où l'assemblage des signes du présent (re)compose le visage du passé. Si les quatre premières parties s'appréhendent peu ou prou comme quatre segments distincts, pour autant de portraits de femmes reliés par un même fil rouge -le trauma originel qui les fonde-, le cinquième et ultime chapitre vient boucler la boucle de cette grande épopée intime, cruelle et réaliste dans un tourbillon d'émotions complexes où pointe soudainement le spectre d'une dimension fantastique latente. Histoire de faire de Shokuzai un grand film de fantômes... sans fantômes. Pas le moindre des tours de force d'un Kiyoshi Kurosawa proprement souverain, formaliste de l'indicible capable de transformer une simple commande télévisuelle en apogée sensible de son parcours de réalisateur. Aucun supplément n'accompagne cette sortie majeure, les cinq épisodes de cette saga frémissante, portée par un souffle ample et tragique, apparaissant à eux seuls tout à fait inépuisables. NICOLAS CLÉMENT