Au sujet du poète romantique anglais John Keats et de sa relation avec Fanny Brawne, Jane Campion a eu cette phrase, simple et lumineuse: "Je suis tombée amoureuse de leur histoire d'amour... " A tel point qu'elle lui a inspiré Bright Star, un film éblouissant, pur ravissement découvert en mai dernier à Cannes, un Festival que la cinéaste retrouvait 16 ans après la Palme d'or de The Piano. Et de se livrer, en toute sérénité, à l'exercice de l'entretien...
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Au sujet du poète romantique anglais John Keats et de sa relation avec Fanny Brawne, Jane Campion a eu cette phrase, simple et lumineuse: "Je suis tombée amoureuse de leur histoire d'amour... " A tel point qu'elle lui a inspiré Bright Star, un film éblouissant, pur ravissement découvert en mai dernier à Cannes, un Festival que la cinéaste retrouvait 16 ans après la Palme d'or de The Piano. Et de se livrer, en toute sérénité, à l'exercice de l'entretien... Je tombe amoureuse d'histoires du XIXe siècle, tout simplement. Ce qui ne m'a pas empêchée de tourner aussi des récits modernes, je ne me considère pas comme particulièrement démodée. Je suis attirée par des univers qui tous, contemporains ou non, m'apparaissent singuliers. Les bons cinéastes, ceux que j'apprécie en tout cas, mettent en place des mondes particuliers. Prenez les films de Tarantino, par exemple: ils sont contemporains, sans ressembler pour autant à ce que nous voyons autour de nous. Je veille, lorsque je tourne un film d'époque, à être précise et personnelle. Cela passe à l'occasion par des nuances subtiles, comme préserver l'intégrité d'idées parfois difficiles. Je suis une femme fort patiente. J'aime porter une idée, sans nécessairement savoir si elle va se concrétiser. Je fais confiance à mon intuition, et si cette idée reste en moi, je vais essayer de la mettre en £uvre. Cela se produit sans effort. Mieux même: la perspective de me consacrer à un projet pendant 4 ans m'enchante. Si bien qu'au moment de l'écriture, tout va très vite, tant je me suis immergée dans le sujet. Je m'isole pendant un certain temps, ce qui me permet, nuit et jour, de penser au sujet, d'y rêver, et j'écris un premier traitement. François Ivernel, de Pathé, et Jan Chapman, ma productrice, ont apprécié celui de Bright Star et se sont montrés prêts à le financer. J'ai écrit une première version du scénario, inspirée de mes recherches, et de Keats, la biographie d'Andrew Motion. Il n'y en a jamais eu d'autre, en fait. J'allais être mère, et j'ai décidé de m'y consacrer pendant 4 ans à plein temps. Le cinéma ne m'a pas vraiment manqué. C'est préférable, d'ailleurs: je n'ai jamais fait que 7 ou 8 films dans ma vie, je serais donc extrêmement malheureuse. On ne sait jamais ce qu'il va advenir d'un projet. Quand l'idée de faire un film autour de John Keats et Fanny Brawne m'est venue, j'en ai pour ainsi dire été désolée, parce que j'avais le sentiment que personne ne voudrait le financer. La poésie est presque considérée comme un art archaïque, c'est à peine si les gens n'y sont pas hostiles. Ils ne l'aiment plus, et moi non plus. J'en suis venue à l'adorer, mais j'ai travaillé à cette fin. Je peux désormais approcher la poésie avec une certaine confiance. Quand on ne comprend pas quelque chose, on a tendance à ne pas l'apprécier. C'est ainsi que fonctionnent les préjugés... Leur histoire d'amour a quelque chose de remarquable, c'est presque un rêve. Ils en ont d'ailleurs payé le prix: l'amour est tellement fort que l'on peut également s'y perdre. Mais, fondamentalement, il n'y a rien d'autre. Qu'on l'envisage sous sa forme romantique ou sous l'angle de nos sentiments à l'égard du monde, l'amour me paraît la chose la plus puissante qui soit. Que l'on puisse éprouver ces sentiments me paraît magique. Cela transcende notre personnalité et notre ego, pour nous rapprocher. A mes yeux, Fanny Brawne est une rebelle. Elle veut lier son destin à celui d'un homme qui se meurt. Et, en ce sens, elle fait preuve d'une foi extrême, car sa vie sera terminée. C'était une jeune femme accorte, promise à un beau mariage et qui s'y préparait, jusqu'au moment où elle a tout envoyé valser pour suivre ses émotions et son c£ur. Elle ne voulait pas entendre ses proches lui donner des conseils allant à l'encontre de cette disposition amoureuse. Keats et elle se sont opposés à la tradition. Je la tiens pour une femme très courageuse, sans être ouvertement rebelle. Elle m'impressionne, et je ne sais pas si j'aurais fait la même chose. Peut-être me serais-je plus protégée. J'ai surtout veillé à ce que tout soit aussi simple que possible. Il est très difficile de retrouver l'Angleterre de 1820, même en Angleterre. Quiconque tourne un film sur cette époque finit par filmer la même chose, cela en devient gênant. Nous n'avions qu'un budget limité, et cela a aussi dicté certains choix. Nous avons veillé à limiter les choses au maximum, tout en accordant une grande place à la nature, et aux landes que Keats adorait, avec une prédilection aussi pour les giroflées. De même, ma costumière et moi avons apporté une attention toute particulière aux costumes, faits à la main - nous apprécions toutes 2 les choses faites à la main. Je collectionne les nappes faites à la main - des femmes peuvent consacrer des années à faire une seule nappe, sans intention particulière. Moi-même, quand j'ai arrêté de tourner pendant 4 ans, je me suis mise à la couture. Quand je vois des broderies, je me sens proche de celles qui les ont faites. Cela me paraît magnifique. Et je me demande pourquoi plus de gens ne passent pas leur temps à faire de belles choses inutiles comme celles-là, plutôt qu'à essayer de changer le monde en le rendant pire... Non, j'ai déjà un nouveau projet. Mais ces 4 ans de break ont eu beaucoup d'importance pour moi. J'ai trouvé une manière de travailler qui me convient mieux, en termes de taille de projets, et de méthode de financement. En restant modeste, et en racontant des histoires que j'aime avec de bons acteurs, je peux obtenir un financement: il y aura toujours un public suffisant pour le supporter. Mon prochain film devrait être une adaptation de Runaway d'Alice Munro, un sujet contemporain. Rencontre Jean-François Pluijgers, à Cannes