A l'heure de la promo jetable, des rencontres d'hôtel, des interviews chronométrées et des réponses téléguidées, Christophe Chassol fait figure d'anomalie. Grand sourire aux lèvres, faux airs de Jean-Michel Basquiat, Chassol invite à la maison. Sous les toits de Paris. Puis, il s'excuse quand il doit prendre congé après avoir partagé une heure de son temps si convoité. C'est que le compositeur d'ascendance martiniquaise est un homme demandé. "Je suis un gros sorteur mais là, je ne peux plus, confie-t-il. Je me lève à sept heures du matin. Je vais faire du footing. Je suis obligé. Je croule sous le boulot."
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A l'heure de la promo jetable, des rencontres d'hôtel, des interviews chronométrées et des réponses téléguidées, Christophe Chassol fait figure d'anomalie. Grand sourire aux lèvres, faux airs de Jean-Michel Basquiat, Chassol invite à la maison. Sous les toits de Paris. Puis, il s'excuse quand il doit prendre congé après avoir partagé une heure de son temps si convoité. C'est que le compositeur d'ascendance martiniquaise est un homme demandé. "Je suis un gros sorteur mais là, je ne peux plus, confie-t-il. Je me lève à sept heures du matin. Je vais faire du footing. Je suis obligé. Je croule sous le boulot."Un piano trône dans le salon. Les disques (en tous genres), les bouquins (de Bret Easton Ellis à Corneille) et les DVD (Phantom of the Paradise, la trilogie du Parrain...) se bousculent dans de grandes étagères blanches. Sur la table, La Ferme des animaux d'Orwell côtoie le deuxième tome de L'Arabe du futur signé Riad Sattouf. Pianiste à l'oreille absolue, Chassol est un homme de l'image qui filme les sons, pose sa musique sur des vidéos YouTube ou des séquences qu'il a lui-même réalisées. "J'ai maté un nombre incroyable de films d'horreur étant gamin, éclaircit-il à l'étage, sur la petite terrasse jouxtant son home studio en mansarde. Je consomme du film, de la série, de la BD mais oui, je suis musicien. C'est ce qui me résume le mieux... (Il lève la tête soudainement) Merde, c'est qu'une bagnole! Je croyais qu'on était mercredi midi et qu'on aurait droit à la sirène des pompiers. Ils la testent une fois par mois pour être sûrs qu'elle marche. Elle est géniale. (Il reprend) Oui, les métiers. Je suis musicien. Je suis pianiste. Et quand tu es pianiste, tu peux exercer presque tous les boulots de la musique. Tu peux devenir répétiteur, prof, arrangeur, orchestrateur, compositeur... Mon expérience me permet de voir les choses d'une certaine façon. Architecturale. Ça m'offre la possibilité de proposer une forme qui me plaît. Un truc que j'ai envie de regarder chez moi tout seul à quatre heures du mat."Ses disques trips filmés, ses films disques trippés nous emmènent à La Nouvelle-Orléans, en Inde ou en Martinique. Dans le travail cérébral mais accessible de Chassol, le son et l'image sont inextricablement liés. "Je vois vraiment l'image comme un matériau musical et je me sers du son de mes images pour fabriquer mes albums. Je considère ce que je filme comme de la musique et du coup, je fabrique de la musique mais le résultat est un film." Christophe a d'ailleurs inventé un terme, l'"ultrascore", pour parler de ses oeuvres hybrides qui se regardent autant qu'elles s'écoutent. "Le terme "score" désigne souvent la musique de film. Et donc, en musique de film, les réalisateurs te demandent soit de scorer les émotions internes du personnage et tout ce qu'on ne voit pas à l'écran. Soit de faire ce qu'on appelle le "Mickeymousing", c'est-à-dire faire de la synchro où tu mets chaque geste en musique. Un animal qui dégringole chez Tex Avery par exemple, c'est une descente de piano. Moi, pour mon ultrascore, je prends le son qui se dégage de chaque image et je l'utilise pour fabriquer mes partitions. Mon autre outil de prédilection, c'est Final Cut." Chassol harmonise le réel. Tire de chaque source sonore sa musique interne. Il orchestre ce qu'il trouve joli. Fige les instants pour mieux les sublimer. Son dernier album, Big Sun, avant de le penser et de le coudre dans son appartement, il s'en est allé le filmer avec un caméraman et un preneur de son en Martinique. On y croise des tourterelles, la mer, des merles, un rappeur, un marché, des joueurs de dominos, des carnavaleux, un serial siffleur, un flûtiste dans un cimetière et une parade de gorilles. "La pochette, c'est un gamin, déguisé, qui nous a arrêtés et qui a mis les mains sur le capot de la voiture. Une référence à LaPlanète des singes. J'adore le compositeur Jerry Goldsmith. Je suis fan d'horreur et d'Halloween. En plus, à ce moment-là, il y avait toute cette histoire autour de Taubira. Ça me faisait marrer."Il a étudié à Berklee, le réputé collège de Boston ("à 26 ans et avec une bourse; sans, c'eût été impayable"), et court le monde pour débusquer la matière première de ses disques, mais Chassol ne se considère guère comme un grand voyageur. "Je ne suis pas un globe-trotter dans l'âme. Je me suis rendu dans plein d'endroits, mais j'aime être chez moi. Je mate des trucs. Je fume le spliff", sourit-il. Si ses disques voyagent et nous avec, ce sont davantage les sujets que les lieux qui le mènent à destination. "Les lieux ne sont pas vraiment les sujets. Le sujet, c'est la musique. Quand je vais en Inde, c'est la musique indienne. Et quand je pars en Martinique, c'est le carnaval, la polyrythmie, les oiseaux. Pas vraiment l'île et pas du tout le retour aux racines. Mes racines, je n'ai pas à y retourner. Elles sont là. Je sais d'où je viens. Je viens de Paris. Et des Antilles. Et d'Afrique. Enfin, sans doute. J'imagine. C'est plus une envie de montrer à mes poteaux, aux gens d'ici, la richesse de cultures qui suscitent parfois tant de condescendance. Ou du moins comment moi je les entends..."Chassol se lance dans ses citytrips sonores en 2008 avec une commande du Musée d'art contemporain de La Nouvelle-Orléans. Le plasticien français Xavier Veilhan avec qui il a déjà collaboré y glisse son nom dans les conversations. "Il avait parlé là-bas de mon boulot et de mes courtes vidéos. Des trucs qu'on peut trouver sur YouTube aujourd'hui. Des harmonisations de choeurs d'enfants russes, de Leonard Bernstein, de Rob Zombie et Brian De Palma. On m'a proposé de faire une expo. J'ai suggéré de tourner un film."Dans ce film, Nola Chérie, consacré à la capitale de la musique vivante, il capture notamment le ReBirth Brass Band (fanfare apparue dans la série Treme) jouant sur la digue qui a pété au passage de Katrina. Un pote, acteur dans Les Experts, s'essaie au métier de preneur de son. "C'était rough mais on s'en est tiré. Avant de partir, je prépare. Je m'immerge. Je lis des choses sur le sujet. Sur l'endroit. La musique indienne, j'écoute ça depuis mes 17 ans. Mais je me demande: qu'ai-je à dire? Que dois-je faire pour le dire? Qui dois-je voir? Que vais-je filmer? En général, je pars quinze jours et j'espace les rendez-vous pour laisser de la place aux rencontres et à la spontanéité. Avant Big Sun, j'ai regardé pas mal de documentaires assez grand public sur le soleil et sur le cosmos. J'ai relu du Chamoiseau, du Confiant, du Glissant. Je me suis replongé dans Frantz Fanon. J'ai maté des films sur Eugène Mona et Aimé Césaire."La vie et le parcours de Christophe Chassol, qui a perdu ses parents dans un crash aérien au Venezuela en 2005, sont aussi improbables que sa musique. Entré au conservatoire à l'âge de quatre ans sur les encouragements de son père saxophoniste, chauffeur de bus, le Français a monté et dirigé son propre orchestre à 19. Travaillé sur des musiques de pubs et de films (Narco, The Incident, Dark Touch, la série Clara Sheller...). Sympathisé avec Hiromi Uehara (Chick Corea, Stanley Clarke) et côtoyé Richard Evans. "C'était notre prof d'arrangements. Il est mort il y a huit mois. Il nous invitait pour Thanksgiving. On a mangé avec Ahmad Jamal chez lui. Je savais qu'il avait eu des disques d'or, mais j'ai découvert très tard qu'il avait été arrangeur pour Chess Records. Minnie Riperton, Rotary Connection..." Chassol a aussi accompagné Phoenix de par le monde. "C'est dingue. J'ai rêvé d'eux cette nuit. On devait se partager 24 millions de dollars. Et je me disais: merde, comment on va faire, on est cinq (rires)? Tu te protèges un peu quand tu es un side-man. Tu te dis: c'est un groupe de pop. Ils jouent moins bien que nous dans le jazz ou le classique. Et donc ça m'a appris l'humilité. Comment brancher mon matos. Quelques trucs. Une autre esthétique. C'était en 2003-2004. On a joué partout. Ce sont des mecs super. Avec Tellier, j'étais plus averti. J'ai appris à jouer des basses au clavier. Et ça m'a fait rencontrer plein de monde." Overbusy, Chassol jongle aujourd'hui avec les projets. Il a composé la musique du premier film éthiopien (Lamb, de Yared Zeleke) sélectionné au Festival de Cannes. "L'histoire d'un jeune garçon qui doit protéger son mouton que tout le monde veut bouffer." Et bosse actuellement sur une fiction courte commanditée par Arte à Jean Rochefort. "Ils sont survénères pour l'instant, les corbeaux. Tu les vois là-bas! J'adore leur son. C'est super beau ce qu'ils font. Jean Rochefort? Je suis super content. Je suis passé au Grand Journal. Il m'a vu. Il m'a appelé. J'ai cru à une blague d'ailleurs au début. Puis, je suis passé chez lui. On a discuté, rigolé. Il fait rencontrer l'art contemporain à un cordonnier de son quartier. Jean est génial. Tu l'invites à ton concert et il vient avec sa femme et ses Nike. Il a trop du swag. Il a la classe. Il est drôle." A l'invitation de Charles Carmignac de Moriarty, Christophe doit aussi créer une pièce pour Radio France sur base de sons enregistrés dans ses bâtiments. Des sons bruitistes, de la musique concrète. Un projet auquel participe aussi Flavien Berger. Il enchaînera avec la musique d'une nouvelle série Canal. "Ça s'appelle Jour polaire. Midnight Sun. Ça se passe en Laponie. C'est à la True Detective. Un tueur bute 22 personnes chez les Samis, cette communauté qui bouffe du renne. Une flic française, Leïla Bekhti, est dépêchée sur place. C'est tendu. Il y a un sous-texte social. Ce sont genre les Juifs d'Europe, les Noirs avec les droits civiques ou les Roms... Et ça va faire flipper."On en oublierait presque que Chassol, qui loue le travail de John Adams, Steve Reich, Kendrick Lamar et Terry Riley, a participé, sur recommandation de Diplo, au nouveau Frank Ocean. "Je connais assez bien la musique française. Ravel, Debussy, Poulenc, tous ces trucs-là. Mais je suis noir, j'aime Miles Davis, le punk et les Bérus. Alors, j'apporte mon expertise de pianiste du XXIe siècle qui adore Ravel, Morricone et D'Angelo."BIG SUN, DISTRIBUÉ PAR TRICATEL. 8 LE 20/9 À L'ANCIENNE BELGIQUE, AVEC STUFF., CLAP! CLAP!, BINKBEATS, LEFTO ET GILLES PETERSON (DJ SET). RENCONTRE Julien Broquet