L'air fatigué, mais toujours aussi loquace et inusable, Paul-Henri Wauters est l'homme qui depuis 25 ans fait la pluie et surtout le beau temps au-dessus du Botanique. Il lève le voile sur la confection de ses Nuits...
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L'air fatigué, mais toujours aussi loquace et inusable, Paul-Henri Wauters est l'homme qui depuis 25 ans fait la pluie et surtout le beau temps au-dessus du Botanique. Il lève le voile sur la confection de ses Nuits... Nous étions déjà tombés d'accord avec Fauve lors des Nuits 2013 et nous vendions les places en octobre. Nous débutons toujours avec des artistes qui sont déjà venus, qui fonctionnent bien et avec lesquels nous déterminons l'avenir. On a fait la même chose avec Woodkid. J'aime cette idée que la programmation naît de la relation entre une salle, un artiste et son environnement. La stratégie de développement par les lieux de concerts prend de l'ampleur. En été, les agents sont dans l'économie de rentabilité. Ils doivent réaliser le potentiel qu'ils ont investi. Mais en saison, ils sont dans une économie de gestation. Leurs poulains doivent faire parler d'eux et comme l'exercice n'est pas particulièrement rentable, ils cherchent des lieux de prestige. Evidemment, ils arrivent chez nous avant d'être connus. Mais grâce à nos différentes jauges, ils ont la possibilité de se développer intra-muros. Je suis l'unique programmateur du Bota pour des raisons qui se sont installées historiquement. Une situation que je maintiens parce qu'elle permet un équilibre chimique global de programmation. Une texture. Un esprit. Un programmateur n'est pas autodidacte. Il apprend tous les jours de tout le monde: collègues, journalistes, publics. Mon boulot, c'est de la synthèse. Alors après, tu peux te demander si elle est proactive ou si elle subit. Avant on voyait arriver les artistes parce que les maisons de disques nous les amenaient. Aujourd'hui, les groupes sont proposés par les agences avant même de sortir un CD. Le programmateur n'est pas un chasseur mais un goalkeeper. Et les tirs cadrés sur le Bota sont de plus en plus nombreux. Ça ne rentre pas si je ne veux pas. Mais si je manque d'attention, ça rentrera alors qu'on n'en a pas besoin. La pression peut aller jusqu'à: "Tu ne prends pas? Eh bien, le prochain qui t'intéressera, je le ferai ailleurs." Certains artistes restent longtemps en attente mais là, je n'ai plus spécialement de réserve. Comme les Nuits ont lieu en mai, elles entrent dans la logique des festivals d'été. Défendre des cachets de concert indoor n'est pas évident. Assez rapidement, certains à qui j'ai fait des offres ont décliné l'invitation. S'ils viennent chez moi, ils se vendront moins cher derrière. Je ne peux leur offrir disons qu'un tiers de ce qu'ils se verront proposer. Je me retrouve dans un marché des festivals dont je n'ai pas la puissance économique. Nos atouts sont la symbolique du Botanique et la force de sa programmation de saison. Aujourd'hui, certains visent clairement le complet pour créer l'événement. On a toujours envie que l'artiste joue devant une salle pleine. Mais plein, ça ne veut rien dire d'autre que le fait de ne plus pouvoir mettre de spectateurs entre tes quatre murs. Lier le succès d'un artiste au fait que le public qu'il attire dépasse la taille d'une salle est un parti pris assez faiblard. Enfin bref, chaque jour, je dois avoir cinq projets qui entrent le moins possible en concurrence et qui sont susceptibles de remplir leur propre salle. Ça doit paraître simple pour le public. L'aider à faire son choix. Faire un festival de trois ou quatre jours avec un ticket unique est bien plus facile. Tu ne dois pas t'inquiéter. Un groupe annule, dix peuvent le remplacer. Nous, quand un King Krule nous lâche, on a un chapiteau de 1200 places vide. C'est la formule la plus complexe à réaliser et en même temps celle qui offre les meilleures conditions de concerts. On peut tout modéliser avec les outils Internet. Etablir des algorithmes via x blogs qu'on considère refléter notre sensibilité artistique, être précurseur de l'actualité. On peut même entrer les paramètres géographiques propres aux tournées. C'est imaginable. Mais la multitude de feedback et l'essence même du travail, c'est-à-dire être une éponge à l'écoute de tout ce qui se passe, font que ce boulot doit rester humain. Lié à nos valeurs: l'intelligence musicale, la prise de risque, l'authenticité, l'énergie... Le fonds du Bota, c'est la pop indé. Je viens du classique et je comprends très bien une musique qui se focalise sur la mélodie et la communication de l'émotion. Mais on doit pouvoir développer d'autres univers qui reposent davantage sur le ressenti physique et socioculturel. Je ne veux pas être associé à une mode et j'espère que ça se ressent. On cherche un compromis entre le marché business anglo-saxon, des gens comme George Ezra, Clean Bandit, Elle Eyre, qui sont des hot tips, et des projets comme DAAU... Nous avons aussi pour mission de défendre les groupes locaux. Toutes les semaines, je suis en contact avec les gens d'Humpty Dumpty, Honest House, 62 TV, Caramel Beurre Salé... Disons 90 %. Je fais chier les agents, parce que je traîne toujours à accepter un groupe que je ne connais pas sur scène. Je dors dessus. Je regarde des vidéos. Quand tu participes à un festival de découvertes comme Eurosonic ou SXSW, tu peux y aller pour boire des pots avec des copains: c'est pas idiot, c'est une manière d'apprendre beaucoup de choses. Ou bien tu peux décider de faire l'asocial et de courir partout. C'est souvent ce que je fais. Je veux avoir une expérience globale de l'évolution des choses. Et pour savoir où on va, comment la sensibilité du métier s'exprime aujourd'hui, c'est bien de voir beaucoup. En revanche, je me suis parfois fait un avis trop rapidement. J'ai raté des choses importantes parce que je n'ai pas été plus loin que deux chansons. Il faut bien réaliser qu'on ne découvre personne. Chaque artiste qui arrive chez nous a déjà une histoire. Mais il faut être attentif à tout. J'ai été invité à Pékin par une association française qui défend des groupes européens... Si je n'avais pas été là-bas, Tulegur Gangzi ne viendrait jamais en Belgique avec son punk blues nomade des fermes de Mongolie intérieure... ENTRETIEN Julien Broquet