"Les flics ont tiré les premiers. Chaque fois, les flics ont tiré en visant. Nous n'avons, pour partie, pas tiré du tout; et quand nous l'avons fait, sans viser."
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"Les flics ont tiré les premiers. Chaque fois, les flics ont tiré en visant. Nous n'avons, pour partie, pas tiré du tout; et quand nous l'avons fait, sans viser." Rote Armee Fraktion, Das Konzept Stadtguerilla"Cela n'irait pas mieux demain. Demain, ils seraient morts." J.-P. Manchette, NadaBerlin, 22 octobre 1971, une des planques de la Fraction. Toutes se ressemblent. Un appartement dans une barre, des fenêtres occultées, avec de minces interstices pour surveiller la rue. Au sol matelas de mousse, téléphone, radios, sacs, caisses, outils, explosifs, munitions, kalashs, et le tout noyé dans la fumée des cigarettes. L'un des postes capte le réseau radio de la police berlinoise et diffuse des échanges policiers. La télévision est allumée sur une chaîne d'information, mais la voix d'Andreas couvre le son. Il évoque le malheur qui les frappe aujourd'hui, la capture de l'une des leurs, puis s'enorgueillit de la traque dont ils font l'objet, et aussi de leur guerre, celle des six contre 60 millions. Assis contre le mur, sur un des matelas, il partage une cigarette avec Gudrun. Habillés comme des princes au retour d'une fête trop arrosée. Lui, chemise de soie blanche polluée, pantalon noir de belle étoffe. Elle, mini-robe rouge bousculée, bottes de cuir blanc moulantes. Et aussi des vestes jumelles, en cuir de veau, celles qu'ils ont achetées très cher au lendemain du braquage, " Du fric qu'on ne prend pas au peuple", avait dit Andreas. Avec la vulgarité étudiée d'une fille de pasteur, Gudrun ouvre les jambes sur une petite culotte de coton blanc, pas vraiment par provocation, plutôt par garçonnière nonchalance. Elle allume une nouvelle clope avec le mégot brûlant de la précédente, tire trois fois, passe à Andreas. Elle a des yeux enfumés de grimage noir et, dans la lumière crue de l'ampoule, sans couleur ni expression. Avec eux, trois enfants perdus qui n'ont pas 20 ans, recrutés il y a quelques années dans des institutions pour orphelins et délinquants. Leurs yeux boivent Andreas, sa voix et sa gueule d'adorable voyou hystérique. Même s'ils ont peu dormi depuis 24 heures, il n'y a pas eu de fête. Plutôt une sorte de veillée, avec juste de l'alcool et du tabac, peut-être un peu de speed aussi ou alors trop de café, car Andreas parle et parle tant, qu'il en a au coin des lèvres un peu d'écume. Il passe d'un côté à l'autre ses mèches délavées à blanc, les racines de ses cheveux sont du même noir que ses yeux. À 20 heures pile, il s'arrête net, au milieu d'une phrase, donne un coup de pied dans une perruque qui traîne par terre. Monte le son de la télévision -générique du journal. Tous les yeux se tournent vers l'écran. Mais rien de plus qu'à 19 heures. Toujours les mêmes images, Margrit livrée à la presse, une policière la tient dans une prise de strangulation, un collègue homme lui immobilise les jambes. Sa mini-robe remonte, trop haut, on voit les hauteurs de ses cuisses minces. Ses cheveux de fausse brune lui barbouillent la face. Un journaliste crie de lui dégager le visage. Un policier lui relève les mèches sur le front, montre au monde les pauvres yeux de khôl coulé, elle détourne la tête. 10 000 DM de récompense à quiconque aura des informations. Ils ont pris Margrit, les porcs. Cet été, ils ont tué Petra, 20 ans à peine, et maintenant ils ont Margrit. L'une des gamines en a les larmes aux yeux, comment ce sale flic pose ses pattes sur les jambes nues de leur soeur. Une autre attrape une kalash, veut sortir et dit qu'ils ne peuvent pas rester comme ça, elle devient dingue ici, dingue et dingue. "Vos gueules, les chattes!", crie Andreas, en caressant les cheveux de Gudrun. Alors que les siens sont longs et décolorés, ceux de sa chérie sont maintenant courts et noirs, avec des racines d'un blond cendre. "Faut arrêter de gueuler, arrêter de causer, ça sert à rien. Avec la génération Auschwitz, on cause pas. Petra, elle, je l'ai jamais entendue, Margrit je connais pas sa voix. Petra quand elle est morte elle avait l'arme au poing, et la nuit dernière c'est Margrit qui a tiré, qui a terminé son geste. Maintenant on fait comme elles, on agit et on la ferme", et c'est Andreas qui dit ça, lui qui toujours parle parle parle jusqu'au vertige, parle comme une mitraillette et tirera dans le tas dès qu'il faudra. Il n'a pas peur. Ce soir-là, Ulrike lui manque un peu, tous les deux ils adorent se monter la tête pendant des heures, Ulrike parle mieux, mais lui il parle plus fort et on l'écoute tout autant. Il se sent seul, au milieu de ces chattes qui miaulent. Il revient alors sur le coup qu'ils sont venus monter à Berlin, le kidnapping simultané des ambassadeurs britannique, américain et français. Les séries de trois portent chance, trois braquages de banque, trois kidnappings de trois porcs capitalistes. Pig ist pig, pig muss putt(1). Plus de 24 heures que personne n'est sorti de l'appartement, ni même de la pièce, censée être un salon. Commence la longue nuit. Cette nuit, le meurtrier du policier est Margrit, et elle va prendre perpétuité. Le lendemain au réveil, le meurtrier ne sera plus Margrit, ce sera Holger. Le surlendemain, le vrai meurtrier sera formellement identifié, ce sera Gerhard -l'amant d'Ulrike, diront les journaux. Le policier mort, lui, restera le même, mais ici personne ne se soucie de son nom, ou de son âge, il n'est rien de plus que le premier flic qu'on s'est fait. Le meurtre d'un flic n'est pas un meurtre, c'est un acte politique. Le flic n'est pas un homme, c'est un porc meurtrier. D'ailleurs il n'est pas mort, il est exécuté. Et Petra renaîtra, car Petra n'est pas vengée.