La réalisatrice flamande parle un français simple mais éloquent, trouvant les mots justes comme elle trouve les images justes sur le plateau de ses films. Les faits réels à la base de Little Black Spiders ( lire la critique page 31) l'ont interpelée voici une dizaine d'années déjà. " C'était un petit article dans un journal, et il m'a doublement fascinée, explique Patrice Toye, par les faits eux-mêmes (des adolescentes enceintes tenues au secret dans une institution religieuse de Lommel pour éviter le scandale, nd...

La réalisatrice flamande parle un français simple mais éloquent, trouvant les mots justes comme elle trouve les images justes sur le plateau de ses films. Les faits réels à la base de Little Black Spiders ( lire la critique page 31) l'ont interpelée voici une dizaine d'années déjà. " C'était un petit article dans un journal, et il m'a doublement fascinée, explique Patrice Toye, par les faits eux-mêmes (des adolescentes enceintes tenues au secret dans une institution religieuse de Lommel pour éviter le scandale, ndlr) mais aussi et surtout par la perspective de pouvoir réunir des jeunes filles dans un grenier, comme hors du temps, dans une sorte de vide. C'était dramatiquement et visuellement très riche en potentiel." S'il a fallu longtemps pour que l'auteur de Rosie "accouche" du film rêvé, c'est avant toute chose " parce qu'il n'était pas facile de trouver ma voix sur le sujet, que 40 ans après faire un film à scandale n'aurait plus eu aucun sens, parce qu'aussi je voulais que ce thème assez grave soit abordé sans lourdeur, sur un ton où la légèreté -même fausse- a sa place, où l'évasion par le rêve puisse exister pour ces filles qui, même enfermées, même confrontées à des circonstances pénibles, restent à l'âge des découvertes, des premières amitiés, de la solidarité... " " Les filles sont dans une bulle, où l'oxygène vient à manquer et qui ne peut qu'éclater pour faire rentrer la réalité: elles vont devenir mamans, elles se demandent ce qui va se passer avec leur enfant..." Patrice Toye a voulu tout à la fois opérer une reconstitution d'époque crédible, et donner à son film une valeur universelle, contemporaine. " Il faut traverser le passé. Ne pas s'y arrêter car c'est trop facile, mais dire quelque chose au spectateur d'aujourd'hui, lui parler de valeurs, par-delà l'anecdote. Le style y contribue, aussi. Dans les vêtements des filles, par exemple, on a voulu être intemporel. Et dans le jeu des actrices, on a privilégié le naturel, la fraîcheur." Le casting des adolescentes fut long et délicat, mais l'ensemble réuni par la réalisatrice fait forte impression, avec en tête une Line Pillet aux allures de Kristen Stewart et qui est la révélation du film. " L'écriture n'est pas Dieu. C'est aux interprètes de faire vivre les mots du scénario", commente une réalisatrice qui conserve toujours un regard à hauteur humaine. " Pour un membre de la bourgeoisie catholique de l'époque, explique-t-elle, placer ces filles enceintes hors d'atteinte et de vue était sans doute la meilleure chose à faire, car cela évitait de les stigmatiser, tout en leur donnant une chance de poursuivre ensuite une vie normale. Mais de cette idée du bien naissaient des injustices... Ce genre de paradoxe, toutes les nuances qu'il contient, m'intéressent énormément!" Des nuances qu'une assez impressionnante maîtrise formelle restitue avec cette " part de beauté" sans laquelle Patrice Toye n'envisage pas le cinéma. l LOUIS DANVERS