"Je regarde mes neveux et nièces avec étonnement, je les écoute, je ne les comprends pas complètement, je me tiens plus dans le vertige qu'autre chose." Arnaud Desplechin a voulu faire Trois souvenirs de ma jeunesse pour travailler avec des adolescents, des acteurs adolescents, de cette génération qu'il avoue ne pas cerner mais qui suscite en lui une grande curiosité. "Quentin, l'acteur principal de mon film, me dit que la politique n'intéresse pas sa génération, mais en même temps je vois dans toute l'Europe des jeunes participer à des mouvements insurrectionnels, radicaux", constate un réalisateur qui "observe avec beaucoup d'attention" cette culture qui n'est pas la sienne mais qui l'interroge. "Le déclencheur du film, explique-t-il, c'est le désir de chercher ce qui pourrait être mon point de vue sur l'enfance, sur l'adolescence, avec des personnages très jeunes mais surtout des acteurs très jeunes, en les confrontant à des textes très difficiles à jouer, parce que c'est juste comme ça que j'écris. Aux antipodes d'un Larry Clark qui travaille sur des situations de vie, des improvisations, je crée des textes assez alambiqués, des sentiments qui ne le sont pas moins... Il y avait cette question de savoir si j'y arriverais avec des interprètes qui n'...

"Je regarde mes neveux et nièces avec étonnement, je les écoute, je ne les comprends pas complètement, je me tiens plus dans le vertige qu'autre chose." Arnaud Desplechin a voulu faire Trois souvenirs de ma jeunesse pour travailler avec des adolescents, des acteurs adolescents, de cette génération qu'il avoue ne pas cerner mais qui suscite en lui une grande curiosité. "Quentin, l'acteur principal de mon film, me dit que la politique n'intéresse pas sa génération, mais en même temps je vois dans toute l'Europe des jeunes participer à des mouvements insurrectionnels, radicaux", constate un réalisateur qui "observe avec beaucoup d'attention" cette culture qui n'est pas la sienne mais qui l'interroge. "Le déclencheur du film, explique-t-il, c'est le désir de chercher ce qui pourrait être mon point de vue sur l'enfance, sur l'adolescence, avec des personnages très jeunes mais surtout des acteurs très jeunes, en les confrontant à des textes très difficiles à jouer, parce que c'est juste comme ça que j'écris. Aux antipodes d'un Larry Clark qui travaille sur des situations de vie, des improvisations, je crée des textes assez alambiqués, des sentiments qui ne le sont pas moins... Il y avait cette question de savoir si j'y arriverais avec des interprètes qui n'avaient jamais été devant une caméra, et qui avaient 30 ans de moins que moi... Je n'avais au départ que deux éléments: une jeune fille encore provinciale, son jeune compagnon qui est déjà parisien. Quelque chose me touche dans cette histoire d'amour, dans cette distance qui semble tellement modeste mais qui est immense pour eux..." La concrétisation du désir initial se heurtait au sentiment qu'a Desplechin "qu'il n'est vraiment pas facile de parler avec quelqu'un de beaucoup plus jeune... ou de beaucoup plus âgé, d'ailleurs". Mais "l'utopie que représente un tournage offrait un cadre propice à surmonter cela". Ses jeunes interprètes lui demandant "quels films ils devaient voir", le cinéaste leur répondit "aucun, ou alors ceux que vous voulez voir, vous, et dites-moi lesquels vous pensez que je devrais voir, moi!" "Je ne voulais pas entrer dans un rapport de pédagogue avec eux, commente le réalisateur, idem pour la musique: j'en écoute tout le temps, pendant le tournage, sur un ghetto-blaster, et je leur ai dit d'amener leurs propres disques, là aussi pour créer une certaine égalité, mais sans les singer, sans faire comme si j'avais leur âge. J'ai voulu cette espèce de contrat moral, et ça s'est très bien passé, j'ai perçu chez ces jeunes gens une joie de jouer, d'arriver à faire des scènes tout sauf évidentes au départ." Même en abordant des sujets on ne peut plus sérieux, Desplechin a toujours cet aspect "joueur, ludique", que souligne son acteur fétiche Mathieu Amalric. "C'est parce que je crois au spectacle!", s'exclame le cinéaste. "J'aime tellement le cinéma parce que ce n'est pas un art noble, développe-t-il, c'est populaire, trivial, un art forain. J'essaie de surprendre, d'amuser. Je prends des personnages qui sont incroyablement sérieux et je me plais à les placer dans des situations embarrassantes, douloureuses et en même temps grotesques, pour qu'ils trébuchent... Ce mélange produit du spectacle. Et c'est en même temps plus vrai." La vérité que voit le cinéma, voilà ce qui passionne Arnaud Desplechin. "La réalité, on a l'impression qu'elle est grise, morne, terne, vide de signification, explique-t-il, mais ce qui est frappant dès l'origine du cinéma, même dans celui très réaliste des frères Lumière, c'est que quand vous filmez de la réalité et que vous la projetez, vous vous rendez compte que la vie est plus grande que la vie! Je ne pense pas, du coup, que le cinéma soit une illusion. Il dit la vérité. Il dit que la vie scintille. Et on se dit que c'est vrai, qu'on n'y avait pas prêté assez d'attention... Moi je vais au cinéma pour me souvenir de la vie. Pas pour m'en échapper. Je la vois mieux sur un écran. J'ai l'impression que c'est quand je suis réveillé que je suis dans l'illusion, et que c'est dans cet état étrange de spectateur de cinéma que la vérité m'apparaît..." Un phénomène qui, s'empresse d'ajouter Desplechin, ne dépend pas du regard du cinéaste, "mais bien directement de l'outil, de la caméra qui enchante mécaniquement ce qu'elle filme. C'est la machine qui produit ça, et c'est d'autant plus merveilleux! Je suis un serviteur de cette machine cinéma, bien plus qu'un auteur ou un artiste." De son travail avec Mathieu Amalric, acteur de six de ses films, le cinéaste dit qu'il ne se sent jamais aussi libre qu'avec lui. "Quand je vais à l'avance sur recettes (1), et qu'on m'interroge sur comment je vais faire telle ou telle scène restée imprécise dans le script, je réponds:"On verra avec Mathieu et on trouvera bien quelque chose..."", sourit un Desplechin qui s'enthousiasme: "Avec Mathieu, on peut plonger dans l'inconnu, je n'ai pas besoin d'écrire avec précision ce qu'il y aura autour du texte, et même si je le fais, on finira souvent par faire différemment. Pour lui, grâce à lui, je peux écrire des choses acrobatiques sans devoir me préoccuper du comment il les fera. Je sais que ça ira. Il sera prêt, et il aura des idées." Sans jamais verser dans quelque intellectualisme refroidissant, tout en gardant une vigueur organique peu banale, l'oeuvre d'Arnaud Desplechin s'inscrit dans ce cinéma qui "filme la pensée". "Je filme mes personnages en train de dialoguer, mais ce que je vois, c'est leur pensée en train de s'élaborer, de mentir, de tricher. La caméra permet ça! Il y a une anecdote très drôle que j'adore, et que m'a racontée Caroline Champetier(2). C'était sur le tournage de J'entends plus la guitare de Philippe Garrel. Garrel se disputait parfois avec Benoît Régent, un acteur de théâtre très brillant, que cela rendait dingue d'entendre le réalisateur lui dire: "Benoît, je ne peux pas filmer, tu n'as pas de belles pensées!" Régent disait: "Mais c'est quoi, avoir de belles pensées?". Et Garrel lui disait: "Benoît, je te vois. Je vois tes pensées. Change tes pensées immédiatement!" Ce rapport quasi mystique à la pensée, moi j'y crois aussi..." (1) SYSTÈME FRANÇAIS D'AIDE AU FINANCEMENT DE FILMS PAR LE CNC (CENTRE NATIONAL DU CINÉMA ET DE L'IMAGE ANIMÉE). (2) DIRECTRICE DE LA PHOTOGRAPHIE, COURONNÉE D'UN CÉSAR EN 2011 POUR DES HOMMES ET DES DIEUX. RENCONTRE Louis Danvers