"Black Panther: The Album"

Bien sûr, il ne faudrait pas prendre des vessies pour des lanternes. Ni transformer un film pop-corn en emblème politique. En d'autres mots, en produisant pour la première fois un film dont le héros principal et la quasi-totalité des personnages sont noirs, la franchise Marvel ne s'est pas transformée tout à coup en machination gauchiste. Ce qui ne veut pas dire pour autant que le geste n'a pas d'impact -il suffit de voir les textes d'opinion qui commencent à pulluler dans la presse anglo-saxonne. Peu importe ce qu'on pense du Black Panther de Ryan Coogler (en l'occurrence, plutôt du bien dans les co...

Bien sûr, il ne faudrait pas prendre des vessies pour des lanternes. Ni transformer un film pop-corn en emblème politique. En d'autres mots, en produisant pour la première fois un film dont le héros principal et la quasi-totalité des personnages sont noirs, la franchise Marvel ne s'est pas transformée tout à coup en machination gauchiste. Ce qui ne veut pas dire pour autant que le geste n'a pas d'impact -il suffit de voir les textes d'opinion qui commencent à pulluler dans la presse anglo-saxonne. Peu importe ce qu'on pense du Black Panther de Ryan Coogler (en l'occurrence, plutôt du bien dans les colonnes cinéma de ce même magazine), il est difficile de nier sa symbolique. Après tout, l'égalité ne se joue pas seulement en installant un président métis à la Maison-Blanche, mais aussi en infiltrant la culture la plus mainstream: les Noirs ont aussi droit à avoir leur blockbuster du samedi soir. À film de super-héros, bande originale intergalactique. À cet égard, le casting semblait s'imposer de lui-même: s'il y a bien un artiste actuel qui a réussi à combiner succès populaire et une certaine conscience noire, c'est bien Kendrick Lamar. Commissionné pour produire la BO de, et inspirée par, Black Panther, le rappeur ne s'est pas fait prier. Avec au bout du compte, un nouveau coup de maître. Sur les quatorze morceaux proposés, Kendrick Lamar apparaît officiellement à cinq reprises. Mais il est bel et bien présent partout ailleurs dans l'écriture des morceaux, épaulé du fidèle Sounwave à la production. Curateur du projet, le rappeur ramène un casting quatre étoiles, où apparaissent notamment James Blake, Anderson. Paak, Vince Staples et Travis Scott. Le générique est en outre complété par des artistes (sud-)africains, largement inconnus du grand public. Comme Babes Wodumo, reine autoproclamée du gqomb, style de house originaire de Durban (sur le morceau Redemption), ou Yugen Blakrok, basée à Johannesbourg, qui vient mettre tout le monde d'accord sur le ténébreux Opps. À cet égard, il faut aussi noter la présence féminine significative (à l'image d'un film qui réserve quelques-uns de ses rôles les plus combatifs à des femmes). Sur All the Stars, SZA contribue ainsi à la réussite de l'exercice pop imposé (là où The Weeknd semble en roue libre sur Pray For Me). Certains ont pu comparer Black Panther au Superfly de Curtis Mayfield, autre BO inscrite au panthéon de la musique black. Sans en avoir tout à fait l'envergure, Kendrick Lamar est parvenu toutefois à insuffler un vrai souffle à l'entreprise. À bien des égards, le rappeur ressemble à la figure de T'Challa, roi bienveillant traversé par les doutes. Mais sur King's Dead, Lamar s'identifie aussi au personnage de Killmonger, anti-héros rongé par la haine. Il reste ainsi fidèle à sa ligne de conduite, qui consiste à nuancer le discours dès qu'il devient trop univoque. Que le rappeur-superstar ait réussi à maintenir cet état d'esprit au milieu d'une machine comme Black Panther n'en est que plus admirable...