Mitan des années 90. La planète hip hop est plus que jamais tiraillée entre ses deux pôles historiques. La côte Est versus la côte Ouest, New York contre Los Angeles, Biggie Smalls face à Tupac. Ambiance délétère et sales embrouilles. Mais c'est aussi le moment où de nouvelles scènes commencent à émerger. Le rap a dépassé l'effet de mode. Il est devenu un phénomène, y compris commercial, qui touche tout le pays. Plus seulement sur les côtes mais aussi dans le Midwest ou dans le Sud. A Atlanta, par exemple, on parle beaucoup de la Dungeon Family, de laquelle émergent deux groupes principaux. Le premier est un duo. Formé par Big Boi et Andre 3000, Outkast va amener un nouveau vent de liberté, scorant dans les hit-parades (Ms Jackson, Hey Ya!), et produisant l'équivalent du double album blanc pour le rap: Speakerboxxx/The Love Below (2003). La seconde formation, c'est Goodie Mob. Ils sont quatre. Cee-Lo Green, Khujo, T-Mo et Big Gipp pointent d'abord leur nez sur Southernplayalisticadillacmuzik, 1er album d'Outkast. Echange de bons procédés: Big Boi et Andre 3000 apparaissent à leur tour sur Soul Food, album inaugural de Goodie Mob, sorti en 1995, devenu aujourd'hui un classique incontournable du genre, plaçant pour la première fois le sud des Etats-Unis sur la carte du rap. T-Mo: "A l'époque, le hip hop du Sud était vraiment le dernier truc que vous alliez écouter. A New York en particulier, personne ne jouait notre musique, alors que...

Mitan des années 90. La planète hip hop est plus que jamais tiraillée entre ses deux pôles historiques. La côte Est versus la côte Ouest, New York contre Los Angeles, Biggie Smalls face à Tupac. Ambiance délétère et sales embrouilles. Mais c'est aussi le moment où de nouvelles scènes commencent à émerger. Le rap a dépassé l'effet de mode. Il est devenu un phénomène, y compris commercial, qui touche tout le pays. Plus seulement sur les côtes mais aussi dans le Midwest ou dans le Sud. A Atlanta, par exemple, on parle beaucoup de la Dungeon Family, de laquelle émergent deux groupes principaux. Le premier est un duo. Formé par Big Boi et Andre 3000, Outkast va amener un nouveau vent de liberté, scorant dans les hit-parades (Ms Jackson, Hey Ya!), et produisant l'équivalent du double album blanc pour le rap: Speakerboxxx/The Love Below (2003). La seconde formation, c'est Goodie Mob. Ils sont quatre. Cee-Lo Green, Khujo, T-Mo et Big Gipp pointent d'abord leur nez sur Southernplayalisticadillacmuzik, 1er album d'Outkast. Echange de bons procédés: Big Boi et Andre 3000 apparaissent à leur tour sur Soul Food, album inaugural de Goodie Mob, sorti en 1995, devenu aujourd'hui un classique incontournable du genre, plaçant pour la première fois le sud des Etats-Unis sur la carte du rap. T-Mo: "A l'époque, le hip hop du Sud était vraiment le dernier truc que vous alliez écouter. A New York en particulier, personne ne jouait notre musique, alors que l'inverse n'était pas vrai. Ici, le rap pouvait venir de partout, on prenait tout ce qui passait."Quinze ans plus tard, le Dirty South a toujours la cote. Certes, Outkast a été mis sous l'éteignoir. Pendant que son camarade Big Boi enchaîne les albums solos, Andre 3000 se contente d'apparitions ponctuelles (l'album de Frank Ocean), devenu figure de pub (pour rasoir, à côté des acteurs Adrien Brody et Gael Garcia Bernal), et acteur occasionnel -il jouera le rôle de Jimi Hendrix dans le biopic prévu pour la fin 2013. Goodie Mob aussi a fait un pas de côté. Le temps pour Cee-Lo Green d'aller cartonner sur des terrains plus pop avec Gnarls Barkley (le tube Crazy) ou en solo (Fuck You). On l'a vu cet été à Couleur Café et aux Lokerse Feesten. C'est d'ailleurs quelques heures avant son concert qu'on le retrouvait accompagné de ses trois camarades. Car l'affaire Goodie Mob, délaissée par Cee-Lo Green depuis le début des années 2000, est bel et bien relancée. Depuis quelque temps déjà, les rumeurs allaient bon train. L'histoire est classique. Khujo: "En 2008, le rappeur Nelly nous a invités à le rejoindre sur scène lors d'un de ses concerts. C'était la première fois qu'on se retrouvait tous, et on s'est vraiment bien amusés. Cela a créé un petit buzz et les propositions de reformations ont commencé à arriver. Quelques mois plus tard, on a finalement fait une date au Masquerade. La salle était blindée, tout le monde était en sueur, certains pleuraient tellement ils étaient heureux de nous revoir. Cela nous a confortés dans l'idée que les gens avaient encore envie de nous entendre." Tout de même: il faudra encore quatre ans pour que le nouveau Age Against The Machine ne voit enfin le jour. Cee-Lo Green: "C'est un ensemble de deux choses: les circonstances et les préférences. Aujourd'hui, au vu de l'album, on peut dire qu'il était pertinent d'attendre, de prendre notre temps pour arriver au bon moment. On a eu des opportunités pour sortir un disque plus tôt. Vous savez, dans les maisons de disque, il y a toujours des directeurs artistiques qui signent des artistes pour qu'on ne touche pas à leur budget, et qui par la suite les laissent végéter. On refuse de recevoir la charité. Aujourd'hui, on est signé comme indépendants."L'agenda bien chargé de Cee-Lo Green n'a pas dû aider non plus à accélérer la manoeuvre. Le chanteur/rappeur à l'organe vocal pincé de batracien semble avoir été plus que jamais l'élément pivot, celui autour duquel le groupe s'est retrouvé. Big Gipp: "Cee-Lo est arrivé avec des idées, auxquelles on a directement adhéré. On respecte sa vision parce qu'à ce stade-ci, il a réussi tellement de choses au-delà du groupe. Des endroits où il est allé, nous pouvons tous apprendre. En fait, il a amené pas mal de maturité."D'où le titre du disque, Age Against The Machine? "En effet. Cela étant dit, on a toujours fait une musique assez "adulte", même quand on avait 17-20 ans. Est-ce facile de vieillir dans le rap? "Hip hop isn't so much for the youth, hip hop was always for the truth!" Quand Melle Mel rappe The Message, on s'en fout de son âge. Ce qui compte, c'est ce qu'il dit, ce qu'il révèle de la vie dans le ghetto."En interview, Cee-Lo enfile volontiers ce costard de sage du groupe -"vieillir est inévitable, grandir est une option", balance-t-il notamment-, quitte à se perdre parfois dans des explications plus brumeuses (y compris pour ses camarades). Malgré cela, la star du groupe est loin de tirer la couverture à lui. De manière assez surprenante, l'entretien se déroule d'ailleurs bien à quatre, chaque membre prenant la parole à tour de rôle. Pro et appliqué. A ce petit jeu, c'est Big Gipp qui s'en sort le mieux, le verbe élastique et enthousiaste. Il est aussi celui qui résume parfaitement ce que peut encore proposer aujourd'hui un groupe comme Goodie Mob. Certes, le son a évolué -la patte et l'éclectisme de Cee-Lo Green ont pris le dessus. Mais la démarche est restée identique: combiner propos et déconne, discours (par exemple, la Prière de la sérénité sur leur premier album) et danse. Ce n'est probablement pas un hasard. Goodie Mob vient d'une ville et d'un Etat qui ont vu naître à la fois la lutte pour les droits civiques et James Brown, Martin Luther King et Ray Charles. Big Gipp: "Comme dit Funkadelic, l'Amérique est un endroit qui dévore ses jeunes. Aujourd'hui, vous avez pas mal d'adultes qui font de la musique pour les kids, souvent en abaissant le niveau pour pouvoir soi-disant se faire comprendre. Mais le propre de la musique est au contraire de vous élever, de tirer ces gamins vers le haut, en les faisant réfléchir, en leur apprenant des trucs pour devenir meilleur. Je ne pense pas qu'il y ait beaucoup d'artistes pour prendre cet aspect-là au sérieux."Exemple sur le dernier album avec des titres comme Special Education ou encore Kolors, qui parle de la culture des gangs. "Avant, elle concernait quelques endroits en particulier des Etats-Unis. Aujourd'hui, elle s'est étendue un peu partout. Dans une ville comme Chicago, 45 à 55 personnes sont tuées chaque semaine. L'autre jour, on était à New York. Le Bronx y est infesté de gangs. Des gamins de 10-13 ans qui s'entretuent, se tirent dessus en pleine rue... Dans Kolors, on explique qu'on est passés par là. Mais qu'on s'est rendu compte que la bande n'est pas le seul endroit à qui confier sa loyauté. Si vous vous retrouvez dans un gang, l'issue est soit la prison, soit le cimetière. Il faut le reconnaître. Kolors illustre ce que c'est que de rejoindre un gang, de se retrouver liés, tout en disant en même temps qu'il n'y a pas de fatalité, qu'il y a toujours moyen de prendre sa vie en main. Arracher la seconde chance dont sont trop souvent privés ces gamins." Word... GOODIE MOB, AGE AGAINST THE MACHINE, CHEZ WARNER. 7RENCONTRE EXCLUSIVE Laurent Hoebrechts