Effluves d'antan, charme désuet, nostalgie d'une époque qu'il n'a pas connue. Là se trouve l'éternel centre de gravité de Sansuke Yamada, 47 ans, encyclopédie vivante de la culture japonaise de l'avant-guerre aux années 60. Du genre très pointu et obsessionnel. Pour exemple, il chante dans une formation rétro, Tomari, qui évolue dans un style bien précis: la musique japonaise pré-rock, lorsque celle-ci se mélangeait aux couleurs musicales hawaïennes ou à la country. Mais nul besoin d'aller chercher aussi loin pour deviner les fétiches de Yamada. On les comprend dès les couvertures de Sengo, dont l'élégante ligne claire et les gammes de couleurs terreuses rappellent autant les grands estampistes que certains mangas des années 20, comme Shô-chan no bôken. Car si la plupart des mangakas se revendiquent d'Osamu Tezuka ( Astro Boy, Le Roi Léo), le fameux "dieu du manga" qui a posé les bases, en 1947, de cette forme de bande dessinée telle qu'on la connaît aujourd'hui, Yamada nous confie qu'il trouverait davantage ses influences dans les auteurs de la génération précédente. Et leur style qui résiste à l'épreuve du temps. " Je pense que la force du manga d'avant-guerre, et la raison pour laquelle il ne vieillit pas, c'est sa qualité graphique, ex...

Effluves d'antan, charme désuet, nostalgie d'une époque qu'il n'a pas connue. Là se trouve l'éternel centre de gravité de Sansuke Yamada, 47 ans, encyclopédie vivante de la culture japonaise de l'avant-guerre aux années 60. Du genre très pointu et obsessionnel. Pour exemple, il chante dans une formation rétro, Tomari, qui évolue dans un style bien précis: la musique japonaise pré-rock, lorsque celle-ci se mélangeait aux couleurs musicales hawaïennes ou à la country. Mais nul besoin d'aller chercher aussi loin pour deviner les fétiches de Yamada. On les comprend dès les couvertures de Sengo, dont l'élégante ligne claire et les gammes de couleurs terreuses rappellent autant les grands estampistes que certains mangas des années 20, comme Shô-chan no bôken. Car si la plupart des mangakas se revendiquent d'Osamu Tezuka ( Astro Boy, Le Roi Léo), le fameux "dieu du manga" qui a posé les bases, en 1947, de cette forme de bande dessinée telle qu'on la connaît aujourd'hui, Yamada nous confie qu'il trouverait davantage ses influences dans les auteurs de la génération précédente. Et leur style qui résiste à l'épreuve du temps. " Je pense que la force du manga d'avant-guerre, et la raison pour laquelle il ne vieillit pas, c'est sa qualité graphique, explique-t-il. Ces mangakas étaient de vrais dessinateurs, capables de produire de l'art. Étrangement, l'histoire du manga d'après-guerre est une histoire de maladresses. Du fait de l'évolution du média, il était devenu plus facile de rentrer dans ce milieu, même avec un dessin maladroit, ce qui n'était pas possible avant-guerre." Enfant, Yamada découvre le manga par l'intermédiaire de son cousin, qui possède une large collection de shôjo (manga pour public féminin) à teneur horrifique ou qui se déroulent à l'ère Taishô (1912-1926). Des oeuvres qu'il se met à imiter, traçant les premiers contours de sa future vocation. "Mon seul point fort quand j'étais enfant, c'était le dessin", confie-t-il. Et s'il s'amuse de la propension qu'il avait alors, sous l'influence du shôjo, à " dessiner des personnages féminins aux cils infinis", Yamada a gardé une connexion profonde avec ce type d'oeuvres: " J'ai plus ou moins appris à lire les mangas à travers le shôjo et ses spécificités, ce qui fait que je conserve une grammaire narrative en lien avec cette forme de manga" , explique l'auteur, ajoutant qu'on retrouve cette influence " dans l'expression que j'essaie de donner aux visages de mes personnages, notamment en ce qui concerne la tristesse ou la manière de réagir face à la douleur, la blessure" . Plus tard, la découverte de la revue d'avant-garde Garo emmène Yamada vers des terres artistiques baroques et des explorateurs singuliers de la condition humaine en BD, comme Yoshiharu Tsuge ou Kazuichi Hanawa, créant une nouvelle vague d'influences chez le futur mangaka. Ses débuts professionnels, Yamada les validera dans la presse gay, convaincu qu'il s'agit du meilleur écrin pour développer ce qu'il pense savoir faire de mieux: dessiner le mâle et ses désirs. Avant Sengo, son oeuvre sera largement pornographique, côté homo comme hétéro. Une pornographie joyeuse, voire festive, qui fait la part belle à l'humour et à la légèreté. " Beaucoup d'artistes ont tendance à vouloir mettre en scène l'excitation que procure le sexe. Moi, ce n'est pas cette excitation à proprement parler qui m'intéresse. Je suis plutôt du genre à faire un pas de côté et à rester dans la position de l'observateur pour voir les corps s'enchevêtrer." Et de corps enchevêtrés, Sengo n'en manquera pas. 2013. Yamada arrive dans la revue japonaise alternative Comic Beam et laisse éclater son talent de conteur avec Sengo, somme de toutes ses obsessions, récit d'une bromance entre deux ex-militaires de l'Empire -l'un étant l'ancien supérieur de l'autre- contraints d'évoluer dans le Tokyo détruit et appauvri de 1945. Autour d'eux: G.I., yakuzas, prostituées... La Barrière de chair du cinéaste Seijun Suzuki n'est pas loin. Volontiers burlesque (l'excellentissime traduction aidant), Sengo flirte aussi avec la tragédie et ne maquille -presque- pas la dureté du contexte. Il ne s'agit pas de montrer un Japon solide, qui reste fier même dans la défaite. Surtout, Yamada dépeint ce contexte sans le juger à l'aune des valeurs morales actuelles: ici, l'un des héros tue des chiens dans la rue pour épaissir la soupe qu'il vend, par exemple, et d'autres actes ou propos borderline s'enchaînent tranquillement, ce qui peut annihiler toute possibilité d'identification aux personnages. L'auteur en a conscience: " J'ai voulu que mon manga oblige le lecteur à prendre une certaine distance avec mes personnages. Évidemment, j'ai envie qu'il ressente de l'empathie pour eux et pour l'époque qu'ils vivent, mais j'essaie de faire en sorte de tracer une ligne nette pour l'empêcher de se projeter complètement en eux." Ce qui n'empêche pas pour autant l'immersion. D'autant plus que les mangas sur l'immédiat après-guerre sont rares, ce qui rend encore plus précieux le parti-pris de l'auteur, cette volonté de montrer des individus de 1945 tels qu'ils ont pu se comporter, dans le civil comme à l'armée -à coups de flash-back, Yamada présente aussi les héros à l'époque de leur service. Au fond, l'inclassable Sengo reflète la condition de ce mangaka hors norme. Lui qui déclare que s'il avait vécu dans ce monde-là, il aurait été " parmi ceux qui ramassent". Et s'il avait été appelé par l'armée? " D'abord, je serais tombé en déprime totale, répond-il. Ensuite, j'aurais eu du mal à survivre car j'ai un vrai problème avec la vie en communauté. J'ai déjà eu du mal à m'intégrer à l'école, alors dans un cercle militaire... C'est amusant, parce que le fait de mettre en scène un milieu militaire m'oblige à écrire des personnages qui parviennent à rentrer dans le rang et d'autres qui peinent à y arriver. Ce qui reflète un peu mon expérience." Que Sansuke Yamada ne soit pas rentré dans le rang est une excellente nouvelle pour le manga contemporain. Qui le lui rend bien: l'an dernier, Sengo a décroché à la fois le Prix Culturel Osamu Tezuka du Nouveau Créateur et le Grand Prix de la Japan Cartoonist Association. Il ne les a pas volés.