L'écrivain américain Laird Hunt poursuit son exploration des heures sombres de l'Amérique à travers le prisme singulier du regard féminin. Dans Les Bonnes Gens (2014) déjà, il rendait leur voix aux oubliées de l'Histoire, s'appuyant sur le récit des horreurs infligées par un couple de fermiers blancs du Kentucky à leurs deux esclaves noires pour interroger les ressorts de cette violence endémique et la nature d'un système profondément raciste et inhumain. Une parabole âpre et incandescente sur le deuil, la perte, la vengeance. C'est encore une femme qui tiendra le premier rôle dans Neverhome (2015), le roman de la consécration. On y suivait les exploits de Constance, femme déterminée qui part faire la guerre (de Sécession) à la place de son mari diminué. Déguisée en homme, elle en deviendra l'une des héroïnes. Ce qui ne l'empêchera pas de rester elle-même, observatrice lucide, quand il s'agira de dépeindre les carnages et de décrire les rituels virils qui structurent la domination masculine.

La Route de nuit ne dévie pas de cette ligne féministe au parfum naturaliste. Un roman sensoriel à deux visages, l'un blanc, l'autre noir. Le premier est celui d'Ottie Lee, rousse plantureuse et dépositaire ici de la vision " des soies de maïs" sur les événements (inspirés de faits réels) qui agitent une petite communauté de l'Indiana en cette nuit brûlante de 1930, à savoir la rumeur de la pendaison imminente de trois jeunes Noirs, accusés de la mort d'un Blanc, et sortis manu militari de la prison où ils étaient enfermés. Flanquée de son mari grincheux et de son patron lubrique, elle s'embarque pour Marvel où converge tout le comté. Sauf que le périple prend des airs de road movie métaphysique en rase campagne dont chaque étape, chaque contretemps -la rencontre avec un vieil original farouchement opposé au lynchage, une discussion brève avec un membre du Klan, une veillée oecuménique mêlant Noirs et Blancs- vient bousculer les certitudes, et ébranler l'idée de justice qui légitime à leurs yeux cette exécution sommaire. Une atmosphère beckettienne baigne cette odyssée, le temps et l'espace se diluant jusqu'à se confondre avec cette nuit peuplée de fantômes et de signes mystérieux qui les engloutit peu à peu.

Seule contre tous

La seconde partie rembobine le même fuseau horaire, mais passé au tamis des pensées poétiques et délurées d'une jeune métisse, Calla Destry. Une scène les réunit mais sans effacer complètement l'impression que les deux trajectoires cohabitent plus qu'elles ne dialoguent.

Un pied dans la réalité, l'autre dans un monde intérieur peuplé de souvenirs douloureux, Calla l'intrépide veut absolument retrouver Leander, l'amoureux qui n'est pas venu à son pique-nique, et tant pis si ce n'est pas le bon jour pour déambuler sur les routes. De désillusions en mauvaises rencontres, elle se mue en Don Quichotte lancée dans une croisade contre l'injustice et la barbarie, avec pour seules armes un vieux tacot, un pétard antédiluvien et une poupée-balai... Un personnage attachant, solaire et indomptable qui donne une saveur particulière, impressionniste, à ce double voyage initiatique sur le long chemin de l'émancipation. Celle des femmes en général, celle des femmes noires en particulier.

La Route de nuit

De Laird Hunt, éditions Actes Sud, traduit de l'anglais (États-Unis) par Anne-Laure Tissut, 288 pages.

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