"Vous allez voir quoi au Babylon, ce soir?", demande Gaye Su Akyol. "Un groupe turc? Ils en programment de plus en plus, depuis que les artistes internationaux hésitent à venir..." De fait, à l'affiche de la salle de concert la plus fameuse de la ville, ce soir-là, c'est le groove jazz d'Ilhan Ersahin. Hasard? Ahmet Ulug, l'un des trois fondateurs du club, confirme que "c'est devenu plus compliqué d'attirer des groupes étrangers..." Surtout depuis l'attaque d'une discothèque au Nouvel An. Cela n'a pourtant pas l'air de le décourager.

Sourire vissé au visage, il en a apparemment vu d'autres... "Quand on a démarré, en 1989, il n'y avait pas grand-chose. La ville ressemblait à une ville sombre du Bloc de l'Est." Passionnés de jazz et de reggae, Ahmet Ulug, son frère Mehmet et leur pote Cem Yegül décident alors d'organiser eux-mêmes des concerts, en commençant par inviter le grand Sun Ra... Dans la foulée, ils mettent sur pied des festivals, un label et cherchent à ouvrir un club. En 99, ils se posent du côté d'Asmali Mescit, coin alors mal famé de Beyoglu. Baptisé Babylon, l'endroit crée un mouvement qui va changer la dynamique de tout le quartier. "Des tas de petits cafés ont commencé à ouvrir. Parfois, la rue était tellement bondée qu'on ne pouvait plus arriver au concert!" C'était au milieu des années 2000, "une période bénie, où il se passait plein de choses. Istanbul faisait les unes du Times, de L'Express... La ville était devenue aussi branchée que Barcelone." Au Babylon, passent ainsi Marianne Faithfull, Patti Smith, Elbow...

Depuis, l'atmosphère a changé, et le club déménagé. "Ce serait faux de dire que les autorités passent leur temps à miner les projets plus alternatifs, mais elles ne font rien non plus pour les soutenir..." On repense à l'histoire de ce disquaire Velvet Indieground, aujourd'hui fermé, attaqué en juin 2016 par des islamistes alors qu'il organisait une écoute du nouveau Radiohead. "Personnellement, on ne s'est jamais sentis menacés...", glisse Ahmet Ulug. "Mais vous savez, depuis qu'on a ouvert, on vit une crise tous les trois ans: la guerre du Golfe, le 11 Septembre, un tremblement de terre, une crise économique, aujourd'hui la Syrie et le terrorisme... C'est sûr, ça rend les choses plus compliquées. Mais ça pousse aussi à être plus créatifs..."

L.H.