La question va commencer à se poser -c'est statistique, sur quatre livres achetés en moyenne par an et par personne, l'un d'eux est un roman policier-: quel bon polar accompagnera notre été? Le choix, certes, ne manque pas si on apprécie les tueurs en série, les thrillers psychologiques ou les enquêtes nordiques (et donc pas de saison). Mais la quête du bon livre devient soudain plus âpre quand il s'agit de renouer avec le roman noir et social, qui fait du crime le miroir du quotidien, des injustices ou des petites gens. Une littérature de la colère qui semble désormais faire profil bas dans le polar français. Mais qui semble en pleine forme, à la fois sombre et lumineuse, quand on se tourne vers le Sud et le polar américain, plus que ricain.
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La question va commencer à se poser -c'est statistique, sur quatre livres achetés en moyenne par an et par personne, l'un d'eux est un roman policier-: quel bon polar accompagnera notre été? Le choix, certes, ne manque pas si on apprécie les tueurs en série, les thrillers psychologiques ou les enquêtes nordiques (et donc pas de saison). Mais la quête du bon livre devient soudain plus âpre quand il s'agit de renouer avec le roman noir et social, qui fait du crime le miroir du quotidien, des injustices ou des petites gens. Une littérature de la colère qui semble désormais faire profil bas dans le polar français. Mais qui semble en pleine forme, à la fois sombre et lumineuse, quand on se tourne vers le Sud et le polar américain, plus que ricain. Par la grâce de traductions parfois tardives, de jeunes auteurs très prometteurs et de quelques maisons comme Actes Sud ou Métailié actives depuis longtemps, les sorties de polars latinos, en provenance de tout le continent, du Mexique au Chili, se multiplient ces derniers mois. Et regorgent de trésors. Bâti sur une génération d'auteurs ayant grandi sous la triple influence du hardboiled américain de Chandler ou Hammett, du néopolar français à la Manchette et de leur propre Histoire faite de dictatures, de politique, de drogue et aujourd'hui de crimes insensés, le néopolar sud-américain semble s'offrir un nouvel âge d'or, confirmé par le nombre de (bonnes) sorties ou l'accueil réservé au dernier Quais du polar de Lyon à une importante délégation sud-américaine comptant de vieux briscards comme l'Argentin Ernesto Mallo et des jeunes talents comme le Péruvien Diego Trellez-Paz. Et, enfin, le Mexicain Paco Ignacio Taibo II (dites "Dos"). Ecrivain, historien, journaliste, activiste de gauche. Et le parrain du genre. On ne prendra pas les lecteurs de Focus pour des "cabrons": ce petit point sur la santé du polar sud-américain, on le doit surtout à notre rencontre avec l'auteur d'une vingtaine de polars, tous essentiels, de Jours de combat à La Bicyclette de Léonard, mais aussi de la biographie la plus complète de Guevara, de fantastiques récits historiques (Le Trésor Fantôme) ou encore d'un roman à quatre mains avec le sous-commandant Marcos (Des morts qui dérangent): trois ans qu'on le piste, depuis son dernier livre, Le retour des Tigres de Malaisie et qu'on l'espère. Mais Taibo II ressemble à l'un de ses héros fétiches, l'inspecteur borgne et miteux Hector Belascoaran Shayne: il fait ce qu'il veut. Souvent décommandé, absent dans le polar, en français, depuis quelques années, Taibo II se fait attendre mais reste le phare d'un genre qui se porte bien rien qu'au Mexique avec des auteurs comme Sergio Gonzales Rodriguez (Des os dans le désert - Passages du Nord-Ouest) ou Jorge Zepeda Patterson (Les Corrupteurs - Actes Sud). La veille de notre rencontre, Taibo II n'avait jamais trouvé son hôtel et en avait pris un autre sans prévenir personne -il n'a pas de portable. Le lendemain, il a paumé ses lunettes, a deux pesos en poche, mais prend quand même le temps d'un ou deux Coca-Cola -sa seule addiction- pour nous parler. Il y avait, pour une fois, une fenêtre de tir. Je viens de finir un documentaire, j'avais une semaine devant moi, je devais venir depuis des années, revoir mes éditeurs: j'ai changé d'agent il y a quatre ans, les relations en ont été un peu coupées. Je leur devais bien une semaine. Ces dernières années, j'ai surtout écrit des livres d'Histoire. Mais je ne sais pas si c'est un choix. Les choses arrivent. J'ai toujours des dizaines de projets et plusieurs romans en cours. Dont deux romans noirs. Mais parfois, un livre ne veut pas être écrit alors je ne l'écris pas. Je n'ai aucun problème de page blanche, jamais: quand le livre ne veut pas, je passe à un autre. Ces polars ne veulent pas pour l'instant, mais j'y suis presque. L'un est clair, l'autre plus confus. Mais je laisse venir. Un de mes romans parlera de ça, oui. Jusqu'à présent, j'ai surtout utilisé le journalisme pour me confronter à la situation actuelle. J'ai participé à des conférences, des tables rondes, je suis allé dans la rue, dans le mouvement, les manifestations... Ce sont mes armes pour le moment, pas la littérature: elle, elle a besoin de distance. La guerre des narcotrafiquants est un sujet tellement complexe, tellement vaste, tellement bizarre, tellement cruel... Chaque petite histoire derrière la grande a besoin de beaucoup de temps pour être expliquée. Il me faut cent heures rien que pour y penser, alors l'écrire... Mais tout a commencé par une fraude électorale massive du Président. Pour détourner l'attention de ce scandale, il a commencé une guerre qui n'est pas mexicaine, mais nord-américaine. Si, un peu: on a frappé les cartels comme on si on avait tapé avec un bâton sur une ruche remplie d'abeilles; on a créé une réaction, un cartel s'en est pris à un autre, et chaque cartel compte son lot de policiers corrompus, d'officiels et de gouvernements locaux impliqués. Et au milieu, il reste les gens. Cette guerre est remplie de dommages collatéraux, c'est ce que je veux raconter. Inspiration, ce n'est évidemment pas le bon mot (il réfléchit). La réalité mexicaine n'est pas seulement violente, elle est spectaculaire. Et plus que ça. Des scandales politiques, des événements qui affectent vraiment la situation politique, sociale du pays, il y en a tous les mois, parfois deux par semaine. Mais votre capacité à réagir est limitée, liée aux choses immédiates, aux derniers événements: on manifeste, on va dans la rue, on gueule... Mais écrire, c'est un deuxième niveau, derrière les murs... Ma manière de réagir, en tant qu'écrivain, a été de me tourner vers l'Histoire. J'ai écrit des milliers de pages sur le Mexique du XIXe siècle, sur les Indiens, sur Maximilien. Tout ça au milieu de la folie actuelle. Pourquoi? Ma seule réponse: la littérature coûte moins cher que le psy. Malgré les fantômes qu'il y a derrière vos livres, ils sont les seuls à vous offrir une certaine paix de l'esprit. Oui, absolument! A jamais et pour toujours. Je ne quitterai jamais Mexico, c'est le seul endroit où je peux vivre: dans le centre du centre de Mexico City. La ville la plus vivante du monde, LA ville du XXIe siècle, le croisement de tous les mondes, tous les jours. Il s'y passe toujours le pire et le meilleur des choses... Il y a une effervescence, un goût du combat... Vous êtes déjà allé à une manifestation de 50 000 personnes, là-bas? Moi j'y vais souvent, et je distribue des livres, des centaines, j'en ai toujours dans mon sac à dos. Je ne suis pas fatigué de me battre, je suis toujours en colère. Depuis 25 ans que j'organise le plus gros festival de polars du monde (la Semana Negra de Gijon en Espagne, ndlr), j'en ai lu vraiment, vraiment beaucoup, et ma dernière réflexion sur le sujet est celle-ci, très simple: le roman noir, c'est du roman social. Et le roman social est politique. Il était politiquement incorrect dans les années 50, il s'était réfugié dans la SF, il est réapparu dans les années 70 dans le polar. Pour ma génération, il était évident qu'on devait aller vers cette littérature qui joue avec les tensions du quotidien, les ambiances, les atmosphères, la "vraie vie"... Un bon roman noir reste toujours politique. Et la sensibilité sociale n'a pas disparu en Europe, regardez Henning Mankell et les romans nordiques. Sinon je lis actuellement beaucoup la nouvelle génération d'auteurs argentins par exemple, et ils sont très, très politiques. Entre autres, oui, c'est obligé. Nous nous sommes construits dans ce contexte, même si les choses ont changé: il y a désormais au Mexique comme ailleurs des écrivains du sérail, du système, qui pensent que le plus gros succès consiste à obtenir un prix. C'est ce qu'ils cherchent, ce qui les motive. Le sommet de la montagne. Et plus la voix de la rue. Moi mes succès ont toujours été des accidents. Le pays où je vends le plus de livres reste le Mexique, mais je me fous de toute reconnaissance officielle, je ne veux pas de prix, de médailles, de récompenses. Je leur foutrais au cul. RENCONTRE Olivier Van Vaerenbergh