" Entrer dans une vie, c'est brasser des ténèbres, déranger des ombres, convoquer des fantômes. C'est interroger le vide et tendre l'oreille vers des échos perdus", nous dit la romancière Gaëlle Josse. Il faut dire que la figure qu'elle apprivoise, pendant ce texte à l'os, est pointillée. Donner à lire Vivian Maier n'a rien d'une entreprise ni de biographie ni d'exofiction ordinaire: cette bonne d'enfants qui est née en février 1926 à Manhattan et décédée à Chicago en avril 2009 a joué sa vie durant le trouble-jeu de l'apparition-disparition. Tout entière dévouée à des foyers fortunés et féconds sans ja...

" Entrer dans une vie, c'est brasser des ténèbres, déranger des ombres, convoquer des fantômes. C'est interroger le vide et tendre l'oreille vers des échos perdus", nous dit la romancière Gaëlle Josse. Il faut dire que la figure qu'elle apprivoise, pendant ce texte à l'os, est pointillée. Donner à lire Vivian Maier n'a rien d'une entreprise ni de biographie ni d'exofiction ordinaire: cette bonne d'enfants qui est née en février 1926 à Manhattan et décédée à Chicago en avril 2009 a joué sa vie durant le trouble-jeu de l'apparition-disparition. Tout entière dévouée à des foyers fortunés et féconds sans jamais elle-même faire famille, à la fois foncièrement solitaire et pourtant fascinée par la diversité des visages et le pouls du monde extérieur jusque dans ses marges inexplorées, elle a construit une oeuvre photographique quasiment à l'insu de tous. Du moins, jusqu'à ce qu'un jeune agent immobilier du nom de John Maloof n'achète aux enchères des boîtes remplies de négatifs, planches-contacts et autres papiers qui, loin d'être le fatras peu utile qu'il estime au départ, se révéleront un trésor inestimable. Où peut encore se glisser la littérature quand l'image cinématographique s'est emparée de cette existence étonnante jusque-là celée? Quand le storytelling à l'américaine d' À la recherche de Vivian Maier, (documentaire de 2014, réalisé par John Maloof et Charlie Siskel) a empli l'imaginaire commun d'une trame, d'un angle, d'un cadre? Que peut encore nous apprendre -comme le grain qui lentement, apparaît sur la face de la feuille à la surface du bain révélateur- Gaëlle Josse que n'aurait pas déjà mis en lumière le découvreur, l'"inventeur" de la photographe anonymisée? Depuis Le Temps des origines (et sa famille dysfonctionnelle, venue des confins des Hautes-Alpes jusqu'à l'ogresse et véloce Grosse Pomme) jusqu'à Délitement et vertige de la chute (et cette fin de vie où la démence s'instille, inquiétante), plutôt que de naviguer entre des témoignages de proches qui ne la connaissaient qu'en transparence, nous allons véritablement " au contact" de cette femme audacieuse, énigmatique et anticonventionnelle dont " l'humain est [le] territoire". Nous nous aventurons dans des hypothèses (" Mais comment savoir, car tout vacille") pour tâcher de comprendre ce qui la meut intérieurement, ce qui chaque jour la fait inlassablement naviguer, jambes-compas dans l'espace public, fondue dans le décor pour mieux capturer le temps T de ceux qui s'incarnent sur le bitume. Avec l'optique de Gaëlle Josse, nous sommes saisis par le tourbillon de possibles jamais manichéens (" condamnés, dans le regard de l'autre, à être selon le mot pirandellien, un, personne et cent mille"). Le geste consistant et lumineux de l'autrice consiste à déciller notre regard sans jamais restreindre le champ. Pour nous permettre, à notre tour, de faire un pas vers notre propre Vivian Maier, bien au-delà de la légende de la nourrice qui aimait tant les autoportraits.