„Le piano a été la première chose honnête et sûre de ma vie: je pouvais m'y confronter quand je voulais, réussir ou merder." Direct, rapide. Par contre, ce fils de pasteur, né en 1928 à Los Angeles l'avoue volontiers: "Il m'a fallu des années pour que je rencontre Dieu: c'était au Hi-De-Ho, au coin de la 50e rue et de Western avenue, il tenait le saxo alto dans l'orchestre de Howard McGee." Le Dieu de Hampton Hawes s'appelait Charlie Parker. Le Bird, dont les notes et les excès vont effectivement le marquer: comme lui, Hawes se vouera au be-bop, et comme lui, et comme tant d...

„Le piano a été la première chose honnête et sûre de ma vie: je pouvais m'y confronter quand je voulais, réussir ou merder." Direct, rapide. Par contre, ce fils de pasteur, né en 1928 à Los Angeles l'avoue volontiers: "Il m'a fallu des années pour que je rencontre Dieu: c'était au Hi-De-Ho, au coin de la 50e rue et de Western avenue, il tenait le saxo alto dans l'orchestre de Howard McGee." Le Dieu de Hampton Hawes s'appelait Charlie Parker. Le Bird, dont les notes et les excès vont effectivement le marquer: comme lui, Hawes se vouera au be-bop, et comme lui, et comme tant d'autres, son addiction à l'héroïne va rapidement tout foutre en l'air. Hampton Hawes est décédé en 1977 à l'âge de 48 ans. Mais quatre ans plus tôt, il a passé des heures avec le critique, romancier et musicien Don Asher à enregistrer des conversations sur sa vie et ses souvenirs. Conversations qui donnèrent Raise Up Off Me, enfin traduit et publié aujourd'hui par 13e Note Editions, décidément efficace pour dénicher des perles anglo-saxonnes et rock'n'roll. Ou, dans le cas présent, fondamentalement jazz. Le jazz, il en est évidemment question à chaque page de ce Lâchez-moi. Car Hawes a fréquenté et joué avec les plus grands de l'époque, devenus des mythes: le Bird, mais aussi Billie Holiday, Thelonious Monk, Dizzy Gillepsie, Tatum, Coltrane, Miles Davis... Il les retrouvait sur les scènes des clubs de jazz, mais aussi dans leur arrière-cour, là où ils se piquaient avec leur paie du jour. "La plupart d'entre nous, c'est l'époque et l'environnement qui nous ont rendus accros." Hawes, lui, y a quasiment tout perdu: emprisonné en 1958, plus clochard qu'artiste, il en sortira cinq ans plus tard, gracié par Kennedy, mais ne retrouvera plus jamais le chemin du grand succès public. Et lorsqu'il se confesse à Don Asher, amertume et clairvoyance se confondent: "Je vais vous dire: la race la plus compliquée et la plus contradictoire, la plus bourrée de préjugés et de tensions, c'est la race noire. Pourquoi je peux jouer du blues? Parce que je me suis fixé dans la rue et que j'ai bouffé du chou toute mon enfance? Ouais, avec ce genre de raisonnement, on peut imaginer des légumes encore plus efficaces!"Ce Lâchez-moi! est donc un incontournable témoignage pour les amateurs de jazz, mais aussi pour les seuls amateurs de littérature, car le livre se veut be-bop jusque dans sa manière: un fil narratif basé sur la spontanéité et l'improvisation, un ton qui se veut proche de la conversation, des extraits de vie plus qu'un récit linéaire... On tient ici une contribution essentielle à la littérature consacrée au jazz, elle-même jazzy. Avec une double envie une fois le livre refermé: en lire d'autres, sur un air de Hampton Hawes. LÂCHEZ-MOI! DE HAMPTON HAWES ET DON ASHER, 13E NOTE ÉDITIONS, TRADUIT DE L'ANGLAIS (USA) PAR BERNARD COHEN, 256 PAGES. 8TEXTE Olivier Van Vaerenbergh, ILLUSTRATION Hervé Bourhis