Tout commence par une anecdote qui laisse rêveur: Ryoko Sekiguchi est attablée dans un resto à Tokyo quand elle se voit servir un plat de légumes plus tout à fait de saison. Devant son étonnement, elle s'entend répondre par le chef: " Mademoiselle, je suis beaucoup plus âgé que vous, et je ne sais pas si je pourrai encore goûter à ce légume la ...

Tout commence par une anecdote qui laisse rêveur: Ryoko Sekiguchi est attablée dans un resto à Tokyo quand elle se voit servir un plat de légumes plus tout à fait de saison. Devant son étonnement, elle s'entend répondre par le chef: " Mademoiselle, je suis beaucoup plus âgé que vous, et je ne sais pas si je pourrai encore goûter à ce légume la saison prochaine." L'écrivain en elle s'interroge: d'où vient que certaines émotions gustatives nous lient au cycle de la vie? Quels pouvoirs métaphysiques et poétiques prête-t-on aux saisons selon qu'on habite à Kyoto, ou à Paris? Comme dans Fade (sur une saveur injustement méprisée) ou La Voix sombre (sur le pouvoir des voix de disparus), le regard hétéroclite, intime et anthropologisant de l'auteure et traductrice née à Tokyo fait ici à nouveau mouche. Sekiguchi y aborde la notion typiquement japonaise du "nagori", soit, par opposition au "hashiri" (cette soif pour les choses nouvelles, et les produits de primeur), le regret et la nostalgie que l'on nourrit pour la saison qui vient de nous quitter. Confiture de "pommes hivernales" laissées sur l'arbre au-delà de leur maturité, neige d'été, mots de printemps, art de la commémoration dans les haïkus ou prédilection inquestionnée des Français pour l'été: à travers l'association libre d'images qui sont autant d'hameçons (légèrement) métaphysiques, le texte dessine une petite typologie comparée des notions de saison comme autant de temporalités possibles de l'émotion. Rappelant qu'il existe une infinité de découpes, et des nuances culturelles insoupçonnées, dans ce que l'on dit naturel. " Les saisons sont des ponts qui nous lient aux autres êtres vivants." Délicat.