Il y a trois ans, à Londres, on voyait Gregory Porter se produire dans une église, accompagné d'un large orchestre, interprétant le répertoire de son nouvel album qui sortait alors: celui en hommage à Nat King Cole (1919-1965), premier musicien noir à décrocher une émission à la télévision américaine, dont les chansons incarnaient aussi une idée de grâce, de séduction et des Trente Glorieuses, développant pourtant leur crooning au coeur d'États-Unis troublés, du combat pour les droits civiques aux prémisses d'une guerre au Viêtnam. La soirée fut impressionnante de grandeur vocale et d'exq...

Il y a trois ans, à Londres, on voyait Gregory Porter se produire dans une église, accompagné d'un large orchestre, interprétant le répertoire de son nouvel album qui sortait alors: celui en hommage à Nat King Cole (1919-1965), premier musicien noir à décrocher une émission à la télévision américaine, dont les chansons incarnaient aussi une idée de grâce, de séduction et des Trente Glorieuses, développant pourtant leur crooning au coeur d'États-Unis troublés, du combat pour les droits civiques aux prémisses d'une guerre au Viêtnam. La soirée fut impressionnante de grandeur vocale et d'exquise musicalité. Ravi de l'expérience honorant l'une des figures majeures de son enfance, Porter s'était alors juré qu'il embaucherait une formation orchestrale pour son prochain disque, désireux de retrouver les sensations uniques d'être enveloppé dans un écrin d'instruments cajoleurs. Mais ici, les cordes du London Symphony Orchestra apparaissent avec nettement plus de nuances, de moments fiévreux, de changements de cap à l'intérieur même de la structure d'un morceau. Parfait exemple avec Real Truth, l'une des pièces de consistance de l'album: elle commence avec la voix magistrale de Porter captée au plus proche -frissons- et puis au fil des minutes, le jazz s'en mêle. D'abord par un solo de basse acrobatique, avec des pointes presque free, le tout emmené vers un déluge de synthés eighties rejoint par les dix voix du choeur invité sur All Rise. Pour un final triomphant. Sur le papier, cela semblera tarabiscoté, pas dans la réalité musicale du disque. L'album est généreux -quinze chansons- et trouve aussi des ressources magnifiées par la production de Troy Miller, chef d'orchestre et compositeur britannique ayant travaillé avec Laura Mvula, Emeli Sandé et Jamie Cullum. Son talent se distingue particulièrement sur All Rise qui détourne volontiers les codes habituels de Porter. Dans la multitude de genres pratiqués ici -jazz, cosmic soul, gospel, funk-, rien n'est jamais rectiligne. L'envergure des morceaux se caractérise aussi par leur cambrure sonore: on passe ainsi du formidable tonus d'ouverture ( Concorde) à une classique et voluptueuse intro orchestrale ( Modern Day Apprentice), ayant auparavant glissé dans l'apaisement velouté de la voix de Porter, soudain emportée dans un groove à l'arrache ( Faith in Love). All Rise est un disque sur les turbulences de l'amour et la croyance religieuse, également nourri de protest-songs à l'encontre de la violence policière et du racisme. Comme si pas grand-chose depuis Nat King Cole n'avait profondément altéré les incohérences et injustices d'une Amérique aujourd'hui divisée par les douteuses convictions de son président. Mais All Rise se veut aussi perso. Par exemple quand il évoque dans le très Bill Withers Dad Gone Thing, la blessure intime d'un père absent dont Porter ne découvrira qu'à l'enterrement de celui-ci qu'il était aussi chanteur...