D'abord, il y a le "storytelling" qui entoure l'oeuvre et son auteure: Emil Ferris dessinait pour l'industrie du jouet et de l'animation dans un relatif anonymat quand, en 2002, le jour de ses 40 ans, elle se fait piquer par un moustique qui lui refile le virus du Nil occidental, et ce dans sa pire version; une méningo-encéphalite foudroyante la plonge trois semaines dans le coma. À son réveil, Emil Ferris est paralysée, entre autres de la main droite. Commence alors une nouvelle vie: elle se scotche son stylo-bic à la main, reprend des études à l'Art Institute de Chicago et met si...

D'abord, il y a le "storytelling" qui entoure l'oeuvre et son auteure: Emil Ferris dessinait pour l'industrie du jouet et de l'animation dans un relatif anonymat quand, en 2002, le jour de ses 40 ans, elle se fait piquer par un moustique qui lui refile le virus du Nil occidental, et ce dans sa pire version; une méningo-encéphalite foudroyante la plonge trois semaines dans le coma. À son réveil, Emil Ferris est paralysée, entre autres de la main droite. Commence alors une nouvelle vie: elle se scotche son stylo-bic à la main, reprend des études à l'Art Institute de Chicago et met six ans pour achever sa première bande dessinée: elle fera 800 pages (!) et ne ressemblera à aucune autre. Ensuite, il y a l'objet. Ce premier tome donc, monstrueux comme son titre: plus de 400 planches, en réalité les pages scannées de son cahier de dessins. Un cahier d'écolier qui laisse encore apparaître sa marge, ses lignes horizontales et les trous pour le ranger dans un classeur. Des centaines de feuilles, toutes différentes, toutes dessinées au stylo-bic, parfois de couleurs, aux millions de hachures, méritant ensemble le terme de "roman graphique". Là, le dessin emplit toute la feuille, avale ses lecteurs; dans une autre, des petits cartoons viennent soutenir, encadrer, enluminer des textes très littéraires. Chaque page est unique. Toutes les techniques de narration y sont passées en revue, même celles qu'on n'avait jamais lues. Et enfin, surtout, il y a l'histoire. Car sans histoire, storytelling et objet n'auraient eu ni écho ni intérêt. Mais c'est ici tout le contraire. Moi, ce que j'aime, c'est les monstres plonge ses lecteurs dans la vie, la tête et soi-disant les dessins de la petite Karen Reyes, dix ans, dans le Chicago chamboulé de la fin des sixties. Le journal intime pas comme les autres d'une petite fille pas comme les autres, qui adore les monstres, les comics de monstres (elle reproduit régulièrement les couvertures de ses comics Spectral ou Creatures), et se considère elle-même comme un monstre. Elle se représente d'ailleurs comme tel: un loup-garou aux dents saillantes. Plus facile, ici, d'être un monstre qu'une femme ou une jeune fille à la sexualité contrariée et à l'imagination débordante! Plus facile, aussi, d'être un monstre pour survivre parmi eux (sa mère, son frère, ses voisins, son quartier). Le soi-disant suicide de sa voisine lui servira d'excuse pour entamer une enquête sur ses proches, brosser le portrait expressionniste du Chicago de l'époque et décrire les affres d'une jeune fille hors norme, comme son journal. À la fois conte fantastique, chronique sociale, drame familial et témoignage historique, ce Moi, ce que j'aime aura demandé plus d'un an de travail de traduction et surtout de relettrage. Un boulot monumental, à la mesure de ce livre qui fait d'ores et déjà date.