Broken Mirror: A Selfie Reflection

La musique peut être d'une prévisibilité navrante. Sans élément de surprise, sans goût de l'aventure. Roue libre et glorification de l'attendu. C'est l'histoire de beaucoup trop de groupes et de disques vite rangés à côté des autres dont ils sont un peu les clones. Plus ou moins réussis, dira-t-on, en fonction des saisons. Qu'on se laisse ou non happer par leur travail, le fils de...

La musique peut être d'une prévisibilité navrante. Sans élément de surprise, sans goût de l'aventure. Roue libre et glorification de l'attendu. C'est l'histoire de beaucoup trop de groupes et de disques vite rangés à côté des autres dont ils sont un peu les clones. Plus ou moins réussis, dira-t-on, en fonction des saisons. Qu'on se laisse ou non happer par leur travail, le fils de missionnaires catholiques Matthew E. White et l'outsider Lonnie Holley ont toujours jusqu'ici échappé aux catégorisations faciles et aux avis définitifs. Le premier parce qu'il donne de l'ampleur à ses chansons et n'a sorti que deux albums (sans oublier un disque collaboratif avec Flo Morrissey). Le second parce qu'il est à la fois musicien, sculpteur, éducateur et recycleur. Il construit ses oeuvres avec des détritus et se lance dans des incantations à la Gil Scott-Heron sur des claviers bizarres et rétrofuturistes. White cherchait à réinventer son songwriting, avait embarqué sept musiciens avec lui dans des séances d'improvisation fin 2018 et enregistré une poignée d'instrumentaux. Après qu'ils lui aient servi de backing band, Lonnie Holley, né à Birmingham dans l'Alabama où la famille de Matthew vit encore, est venu compléter le puzzle. Inspiré par Madlib, Can, Miles Davis, Sun Ra et J Dilla (pour ne citer qu'eux), Broken Mirror: A Selfie Reflection est un disque barré avec des morceaux de neuf ou dix minutes hallucinés. Mais sous ses dehors étranges et derrière son audace sonore, se cache un sens du groove qui se marie bien au commentaire social de l'anticonformiste. Redoutable arrangeur (ses albums Big Inner et Fresh Blood se nourrissaient de cordes et de cuivres), White a créé un univers futuriste et ancestral plein de claviers et de percussions dans lequel la poésie d'Holley vient se fondre. C'est du Sly Stone moderne. Du Last Poets dans l'espace. Génialement cinglé.