On croyait avoir tout vu avec The Jinx. En mars dernier, la série documentaire d'Andrew Jarecki secouait l'Amérique: pensant son micro éteint alors qu'il se rafraîchissait aux toilettes, Robert Durst, héritier de l'une des plus riches familles new-yorkaises, avouait sa culpabilité au monde entier. Alors qu'il niait en bloc, face caméra, son implication dans plusieurs affaires criminelles. Glaçante, la révélation renvoya illico Durst devant les tribunaux. Addictive, fascinante et dérangeante, la série questionnait les frontières entre journalisme et justice, le tout musclé par un storytelling (entre rebondissements et cliffhangers) plus efficace que n'importe quelle fiction hollywoodienne. Disponible depuis la mi-décembre sur Netflix, Making a Murderer, série documentaire en dix épisodes, s'inscrit dans cette exacte lignée. Rythmée, parfaitement montée, très cinématographique, elle s'appuie sur un cas judiciaire unique en son genre. ...

On croyait avoir tout vu avec The Jinx. En mars dernier, la série documentaire d'Andrew Jarecki secouait l'Amérique: pensant son micro éteint alors qu'il se rafraîchissait aux toilettes, Robert Durst, héritier de l'une des plus riches familles new-yorkaises, avouait sa culpabilité au monde entier. Alors qu'il niait en bloc, face caméra, son implication dans plusieurs affaires criminelles. Glaçante, la révélation renvoya illico Durst devant les tribunaux. Addictive, fascinante et dérangeante, la série questionnait les frontières entre journalisme et justice, le tout musclé par un storytelling (entre rebondissements et cliffhangers) plus efficace que n'importe quelle fiction hollywoodienne. Disponible depuis la mi-décembre sur Netflix, Making a Murderer, série documentaire en dix épisodes, s'inscrit dans cette exacte lignée. Rythmée, parfaitement montée, très cinématographique, elle s'appuie sur un cas judiciaire unique en son genre. Et affole la Toile, stars comprises: de Ricky Gervais à Alec Baldwin, plusieurs célébrités se sont exprimées sur le sujet. Le 9 janvier, l'excellent humoriste australien Jim Jefferies y allait notamment de sa propre analyse twittée: "Il n'a pas eu un procès équitable et les flics se sont comportés comme des enfoirés, mais je pense quand même qu'il l'a fait." Qu'il a fait quoi? L'histoire démarre en 1985 quand Steven Avery, jeune père de famille redneck issu du Wisconsin, est accusé d'agression sexuelle. Influencée par le bureau du shérif, dont l'inimitié pour les Avery suinte à tous les étages, la victime l'identifie catégoriquement. Case prison. Pour très longtemps. Sauf qu'après 18 ans, un test ADN prouve enfin qu'il n'est pas l'auteur de l'agression. Alors, Steven sort, sans haine, mais avec la volonté d'obtenir réparation. Véritable symbole vivant de l'injustice -une loi va même porter son nom-, l'homme intente un procès à la police du comté de Manitowoc, qu'il accuse de lui avoir nui intentionnellement. Pas banale, révoltante même à ce stade, l'histoire va prendre une tournure complètement surréaliste quand deux ans après sa libération, Steven Avery se verra accusé, avec son jeune neveu Brendan Dassey (16 ans, et un QI au ras des pâquerettes), du meurtre sordide d'une jeune photographe... On est en novembre 2005, et deux jeunes réalisatrices calées en droit, Laura Ricciardi et Moira Demos se lancent dans ce qui deviendra, dix ans plus tard, Making a Murderer. Elles s'installent sur place, interrogent la famille et les avocats, assistent aux audiences, récupèrent les vidéos d'interrogatoires, bref, bossent l'affaire. Révèlent les contradictions et manipulations du système judiciaire. Et débarquent, en 2015, avec dix épisodes parfaitement calibrés pour le binge watching cher à Netflix. Dix épisodes absolument fascinants, bouleversants aussi: c'est la vie d'un homme qui est en jeu, pas celle d'un personnage. Dans Rolling Stone, Laura Ricciardi se défendait pourtant d'avoir voulu prouver l'innocence de Steven Avery: "On a pris un cas pour examiner le système. Notre intérêt n'est pas de savoir ce qui ressort du procès ou même de savoir si Steven est innocent ou coupable. Quel risque nous aurions pris en tant que réalisatrices en consacrant tous nos moyens et notre temps à une affaire dont nous attendions un dénouement particulier! Ce que nous avons documenté, c'est la procédure qui mène au verdict." Seulement voilà: la procédure en question semble tellement biaisée qu'au fil des épisodes, on se met -littéralement- à crier dans son salon, tellement l'injustice vécue par Steven Avery (et par son neveu) est intolérable. "J'ai envie d'entrer dans mon écran et de tous les étrangler", reçoit-on par SMS... La police de Manitowoc l'a-t-elle piégé en toute connaissance de cause, sabotant une nouvelle fois la vie de cet homme? Le système judiciaire a-t-il broyé Steven Avery et Brendan Dassey par manque d'humilité et d'humanité? Si l'on se fie à ce que nous montrent Laura Ricciardi et Moira Demos, on peut difficilement se convaincre du contraire. Il y a quelques jours, le procureur qui a instruit l'affaire réagissait pourtant, en affirmant que Making a Murderer avait sciemment oublié quelques preuves accablantes pour faire basculer l'opinion en faveur d'Avery. Des affirmations qui n'ont pas calmé les internautes: une pétition recueillant près de 130 000 signatures est arrivée sur le site de la Maison-Blanche. Laquelle a réagi officiellement, en arguant que Steven Avery, condamné à la prison à vie, et Brendan Dassey, libérable en 2048, ne pourraient être graciés qu'à l'échelle de l'Etat du Wisconsin. Véritable phénomène de ce début 2016, Making a Murderer n'a probablement pas fini de faire parler de lui... TEXTE Guy Verstraeten