La journée a été un peu compliquée. "Tout à l'heure, j'ai joué un morceau à la radio. Techniquement, ce n'était presque pas réaliste de chanter avec un si mauvais son... Mais bon, je mets mon chapeau promo, et j'y vais." Ariane Moffatt est en Europe. Et même si la chanteuse québécoise sort aujourd'hui avec 22 h 22 son cinquième album en un peu plus de dix ans, elle doit toujours retourner au charbon une fois passé l'Atlantique. "C'est vrai que parfois, je trouve que je galère beaucoup (sourire). J'en vois d'autres qui n'ont pas forcément l'expérience que j'ai et pour qui ça marche du premier coup." Comme, au hasard, Coeur de Pirate? Elle rigole... "Je sais que je n'aurai pas ici une carrière à la hauteur de ce que j'aurais désiré. Mais ce n'est pas grave, j'ai fait la paix avec ça. Je comprends qu'il y a un truc inclassable, qui est toujours un peu inconfortable pour la France. Un problème d'image aussi, que j'aurais dû davantage investir, dans un marché qui exige beaucoup ça. "
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La journée a été un peu compliquée. "Tout à l'heure, j'ai joué un morceau à la radio. Techniquement, ce n'était presque pas réaliste de chanter avec un si mauvais son... Mais bon, je mets mon chapeau promo, et j'y vais." Ariane Moffatt est en Europe. Et même si la chanteuse québécoise sort aujourd'hui avec 22 h 22 son cinquième album en un peu plus de dix ans, elle doit toujours retourner au charbon une fois passé l'Atlantique. "C'est vrai que parfois, je trouve que je galère beaucoup (sourire). J'en vois d'autres qui n'ont pas forcément l'expérience que j'ai et pour qui ça marche du premier coup." Comme, au hasard, Coeur de Pirate? Elle rigole... "Je sais que je n'aurai pas ici une carrière à la hauteur de ce que j'aurais désiré. Mais ce n'est pas grave, j'ai fait la paix avec ça. Je comprends qu'il y a un truc inclassable, qui est toujours un peu inconfortable pour la France. Un problème d'image aussi, que j'aurais dû davantage investir, dans un marché qui exige beaucoup ça. "Le truc inclassable dont parle Ariane Moffatt, c'est peut-être ce jeu d'équilibriste constant entre succès populaire et visées d'auteur. Une démarche finalement très québécoise. "Disons qu'il n'y a pas, comme en Amérique ou en Europe, une scène mainstream et une scène indie. Enfin, si, elles existent évidemment. Mais moi, à 35 ans, avec mes deux enfants, mes valeurs, la vie que je mène, je ne cherche plus forcément à m'affranchir dans l'ombre de l'indé (rires)." Sans que cela ne dénature l'authenticité de la démarche, à l'exemple de Christine and The Queens, souligne-t-elle. Pour donner une idée de la popularité d'Ariane Moffat, on peut par exemple rappeler que son premier album, sorti en 2002, s'est vendu à plus de 100 000 exemplaires au pays. La semaine dernière, elle remportait encore deux Felix (l'équivalent québécois des Victoires de la musique): celui de l'album pop, et celui de l'interprète féminine de l'année (qui lui a été décerné à... 22 h 22). Cette année, elle a également repris l'un des fauteuils de coach dans l'émission The Voice, pardon, La Voix."Je le prends comme une plateforme de promotion. Je ne l'aurais peut-être pas fait au début de ma carrière, parce que la télé n'avait pas ce rôle-là dans l'industrie. Mais comme vous le savez, entre-temps, les choses ont un peu changé..."Le métier d'Ariane Moffatt a évolué. Sa vie personnelle également. En 2012, elle se décidait à afficher clairement son homosexualité. Un an plus tard, elle annonçait encore attendre des enfants. Son nouvel album, 22 h 22, tourne immanquablement autour de cette période-là. "L'idée était d'aller vers quelque chose qui soit inspiré de mon état du moment. La nouvelle maternité, et le manque de sommeil qui va avec (sourire). Cette espèce d'état second dans lequel je me trouvais, et qui m'a fait m'intéresser par exemple aux rêves lucides." La première conséquence est musicale, avec un disque cotonneux, rempli d'échos et de fantômes, et qui a choisi une voie essentiellement électronique. Des chansons pop et une musique "synthétique, planante, réverbérante". Voilà pour la forme. Sur le fond, 22 h 22 est aussi marqué par cette maternité, sans être forcément un album de couches et de biberons. D'ailleurs, il ne parle pas tellement d'avoir des enfants (voir par exemple le titre Domenico, sur ce SDF que tout le monde connaissait dans les rues du Mile-End, à Montréal), que d'être (soi) avec des enfants. De cet "état d'urgence" permanent, de ce que cela remue, bouleverse ou comble. "D'un côté, cela a pu changer ma façon de voir le métier. Il y a moins cette envie de "performer", d'être la meilleure. En cela, cette maternité a un peu calmé le jeu... D'un autre côté, cela m'a amenée à me poser des questions sur mon écriture. Qu'a-t-on à raconter quand on se retrouve moins en mouvement? Comment faire quand la notion de liberté change et que la possibilité de suivre son instinct pour chercher dans la ville une chanson diminue? Cela m'a fait très peur. Je craignais que le disque ne tienne trop du journal intime, moi, la mère de deux bébés. En même temps, au-delà de ces questionnements, il y a un regard plus concret sur le temps qui passe, sur la mort, etc. Et ça, cela ne concerne pas seulement la personne qui vient juste d'avoir des enfants. "Un quotidien québécois annonçait le nouvel album d'Ariane Moffatt comme son plus "secret". A la croire, ce serait plutôt tout le contraire. Il y a même parfois la peur d'en avoir trop dit. "Je mentirais en disant qu'il n'y a pas des morceaux qui sont plus fragiles que d'autres ou plus compliqués à livrer au grand jour. Sur scène, je ne chante presque jamais un titre comme Les Deux Cheminées, par exemple: c'est un peu comme si je l'avais écrite pour ma blonde et mes deux enfants."Que livrer de soi? Comment transformer l'intime en artistique, sans que cela ne passe ni pour du travestissement ni pour une confession trop crue? Comment aussi, dans le cas d'Ariane Moffatt, raconter le personnel, en sachant qu'il fera forcément écho à une actualité plus large: celle du débat sur l'homoparentalité? "Je n'ai pas envie d'être réduite à mon orientation sexuelle et d'être rangée comme la chanteuse gay de service. Mais en même temps, je tenais à installer mes enfants dans un monde où leur mère est capable d'être vraie. Donc quand j'arrive en Europe, que je vois comment est perçue la famille homoparentale en France, le débat que cela suscite, je me dis que je peux peut-être faire quelque chose... Ma blonde est docteur en psychologie. Pour sa thèse, elle a dressé un comparatif entre des familles de lesbiennes en France et au Québec. D'un côté comme de l'autre, les recherches sont tellement claires, non seulement sur l'absence d'effets "nuisibles", mais aussi sur tout ce que ce format familial comprend de positif... J'ai envie que mes garçons puissent grandir dans un monde ouvert et tolérant. Donc voilà. La complexité de la scène politique internationale, je ne peux peut-être rien faire. Mais cette question-là, s'il faut que j'en fasse un bout, ça me fait plaisir."ARIANE MOFFAT, 22 H 22, DISTR. PIAS. 7 EN CONCERT, LE 07/12, À LA MADELEINE, À BRUXELLES, DANS LE CADRE DE LA SOIRÉE GRAND NORD (AVEC SALOMÉ LECLERC ET SAFIA NOLIN). RENCONTRE Laurent Hoebrechts